Portes ouvertes 2022
Récits d’expériences : le DU d'animateur(trice) et après ?
Ensuite, Sophie MOREAU et Ameline BERNARD, ont proposé des ateliers d'écriture insolites sur des machines à écrire détournées, animées par deux dactyloclownes : les Machines de Sophie.
Et après deux ateliers d'écriture animés par des stagiaires en cours de formation, en guise de conclusion de la journée, Thomas RIME,enseignant du DU, a proposé quelques croquis sonores, écrits sur le vif.
Mécanismes de création et freins à l’écriture
dans une œuvre de fiction [sous la gouvernance de la poésie].
Il s’agit pour moi de poursuivre une veine d’écriture personnelle sous l’œil rigoureux de l’Université. Déjà, le lecteur se construit et prend la forme du jugement dernier. Ce projet d’écriture est une sorte d’appel qui relève d’un défi et relève un défi.
Intégrer la création littéraire, l’écriture d’une œuvre de fiction provisoirement et commodément appelée « roman » et interroger la qualité, les mécanismes en jeu, les enjeux, les freins, les fantômes inhérents à ce projet, autant d’obstacles à franchir qui garantissent des victoires. La question des freins et des fantômes m’a été fournie par Virginia Woolf par le biais d’une citation reprise par Nancy Huston à propos d’un rocher face auquel s’assoit toute femme qui veut écrire un livre : « Il faudra bien des années encore, je crois, avant qu’une femme ne puisse s’asseoir pour écrire un livre sans se trouver en face d’un fantôme à abattre, d’un rocher contre lequel se briser »1.
Derrière ce rocher il est question d’un fantôme qui semble s’interposer entre cette femme et son désir fou. Répréhensible. Qu’est-ce qui peut m’empêcher en tant que femme d’écrire ? Qui est ce fantôme qui prétend me barrer la route ? Comment l’identifier ? Mais les fantômes ne sont pas seulement des fantasmes effrayants ou morbides. Ils sont aussi de délicieux personnages qui nous ouvrent la porte d’univers fantastiques. Ils nous tirent de l’avant, comme ces fantômes dont parle J Gracq et qui vibrent dans l’écriture de tout livre, comme une lumière éclairant un chemin vers un autre livre : « […] ce sont les fantômes successifs que l’imagination de l’auteur projetait en avant de sa plume […] rejetés par millions aux limbes de la littérature […] c’est leur fantasme qui a tiré, hélé l’écrivain, excité sa soif, fouetté son énergie - c’est dans leur lumière que des parties entières du livre, parfois, ont été écrites. On n’écrit pas ce qu’on veut mais dans la lumière de ce qu’on voudrait écrire, ce fantôme de livre qu’on n’écrira jamais. »2
Je suis hantée par ce fantôme. Ce sont ces questions que je voulais creuser parce que moi-même je suis confrontée à ces peurs, ces freins, ces rochers et ces fantômes. Il y a d’un côté un désir sourd, une nécessité d’écrire, le frôlement du vertige quand l’écriture advient comme la résurgence d’une source ancienne, et une peur d’y arriver, de finir cette expérience, de la concrétiser par un objet qui s’appelle un livre. Un objet et un fantasme. C’est cette peur qu’il faut interroger. Avec toutes les représentations qui le rendent désirable et inatteignable. Tout le monde connait ce plaisir différé de la lecture qu’on ressent parfois et qui nous fait retarder la fin du livre juste pour prolonger le plaisir et ne pas savoir trop vite. Dans écrire il y a aussi ce plaisir que l’on voudrait prolonger, ce blanc de l’écriture qui nous maintient dans une enfance, une phase primaire durant laquelle rien ne doit être décidé, un peu comme ces rêves de demi-sommeil du matin auquel on se raccroche et qu’on essaie de prolonger artificiellement, répétant tel instant fugacement délicieux. On a beau répéter mentalement la même scène dans l’espoir de revivre cette sensation c’est peine perdue. On ne vit pas deux fois le même rêve. On ne rêve pas deux fois le même scénario. Au fond dans l’écriture ne recherche-t-on pas à ressusciter de vieux rêves ?
Si je suis une femme qui écrit et affronte ce rocher, je suis aussi une femme dans un espace-temps, une histoire de doublure, une histoire franco-algérienne, dans laquelle, coincée, je tente de trouver une respiration. Ecrire dans cette respiration. Je ne peux pas m’extraire de cette histoire personnelle et collective tout comme je ne peux pas m’extraire du contexte politique et social dans lequel je me situe, tout particulièrement au moment où les gens comme moi sont rappelés à l’ordre par le discours politique pré et post-attentat : je ne suis que si peu française, si suspicieusement française. Une Française douteuse. Je me surveille. Ecoutant Toni Morisson dans un interview déclarant qu’elle ne s’est jamais sentie américaine, je reconnais ma durable difficulté. Comment pourrais-je jamais me sentir française si je dois renoncer à cette algérianité dont je suis si intimement pétrie et qui seule, me redonne une farouche dignité ? Certes la France n’est pas l’Amérique : tout de même dans le récit des souffrances du peuple afro-américain, je reconnais des accents. Qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas seulement de quête identitaire mais plutôt de lutte politique pour la liberté d’être ce que je veux être. On écrit aussi sous le coup de l’actualité, brûlante s’il en est et ô combien, polarisée. C'est dans ce contexte que s'inscrit mon double projet d'écriture, entre roman et essai.
1 Huston, N, Récit de création, 1999, éditions Actes Sud.
2 Gracq, J, Lettrines.
INTERVENTION de Noëlle MATHIS, doctorante CIELAM.
Un parcours entre les langues, en passant par le DU de formation à l'animation aux ateliers d'écriture jusqu'au doctorat en pratique et théorie de la création littéraire et artistique
J’aimerais commencer cette présentation avec deux citations :
Nancy Huston : « Je suis une femme dans l’exil, c’est-à-dire toujours à la lisière, frontalière, en position de franc-tireur, à l’écart, au bord toujours, d’un côté et de l’autre, en déséquilibre permanant. Un déséquilibre qui aujourd’hui ... me fait exister, me fait écrire. » (N. Huston, 1986, p. 28)
Leïla Sebbar : « Si j’avais su l’arabe, la langue de mon père, la langue de l’indigène, la parler, la lire, l’écrire… je n’aurais pas écrit. De cela, je suis sûre aujourd’hui. Si j’étais restée dans le pays de mon père, mon pays natal avec lequel j’ai une histoire si ambiguë, je n’aurais pas écrit, parce que faire ce choix-là, c’était faire corps avec une terre, une langue, et si on fait corps, on est si près qu’on n’a plus de regard ni d’oreille et on n’écrit pas, on n’est pas en position d’écrire. » (L. Sebbar, 1986, p. 19)
Mon parcours d’écriture se situe à la frontière, entre plusieurs langues, entre plusieurs pays. C’est l’exil, volontaire certes, qui m’a fait venir à la fois à l’écriture et à l’atelier d’écriture. L’empêchement de la langue maternelle. La possibilité d’être multiple. La nécessité de mettre des mots sur l’exil. L’ouverture devant les mots qui (me) disent ce que je n’aurais pas compris sinon de l’éloignement. Du rapprochement. Toutes les lignes convoquées quand on vit l’exil de sa propre langue.
J’ai commencé les ateliers d’écriture en 2002 à Vancouver au Canada anglophone. Avec des francophones et des francophiles. Tous et toutes amoureux de la langue française. Tous et toutes vivant en anglais en ayant un accès au français limité et sporadique. Certains vivant la condition de l’étranger. Je tiens à préciser qu’avant le Canada, j’ai vécu deux ans en Allemagne, premier lieu d’exil. J’en ai écrit quelques extraits dans mon texte de création en cours :
« Je pars. Je deviens étrangère. Eine Ausländerin. Celle qui vient d’ailleurs, celle née ailleurs. Wo kommst du her? La question à partir du départ. Pas seulement en allemand, mais aussi en anglais, plus tard. Where do you come from ? D’où viens-tu ? Être d’ailleurs. L’exil, c’est réaliser que l’on vient de quelque part. D’une certaine manière, l’exil, c’est le déclencheur. L’exil, c’est découvrir l’origine. Se définir en fonction d’un lieu géographique. Je m’en éloigne. Je m’en sauve. J’adopte la langue de Goethe avec frénésie. Ich fühlte mich wohl wie zu Hause. Après quelques mois, on me demande si je viens de l’Allemagne du Sud. Ob ich aus Süd-Deutschland kam ? Aber sicher ! Lothringen ist doch nur aus der anderen Seite der Süddeutschen Grenze ! Mais bien sûr, la Lorraine n’est que de l’autre côté de la frontière sud de l’Allemagne. Je ne suis pas la Française qui colle à la peau. Je baigne dans l’appartenance à l’autre. Une peau neuve. La vie commence. »
Partir au Canada, c’était partir dans l’oubli. L’oubli de la langue. L’oubli de l’origine. L’oubli des langues qui m’ont constituées, le français, le francique, l’allemand. Partir au Canada, c’était aller à la rencontre d’une nouvelle langue germanique. Ici, je vous livre un autre extrait de mon texte de création en cours :
« Sur les terres du Canada. Je viens perdre. Perdre le blanc vaste.
Dans le blanc, on oublie. Dans le blanc, on découvre l’aspérité. Chaque bout de bois. Chaque branche tombée. Dans le blanc, on entend l’obstruction. On abstrait. On s’abstrait de l’avant. On respire. Le blanc devient maison.
Je m’éloigne du connu. Je m’éloigne de la table et des pieds de la table et de tous les pieds sous les pieds de la table qui avalent les mots. Je lisse le vaste du blanc. Je cherche le nord. J’ai déjà oublié l’est. J’entends l’inspiration qui soulève intensément le corps. Je laisse de côté le français. Je laisse de côté l’allemand et toutes traces de la langue d’avant les mots.
I enter the Great White Vastness. »
Quand je suis rentrée en France, en 2005, j’ai participé à de nombreux stages d’écriture avec l’association Terres d’encre dans la vallée du Jabron. Puis, je me suis inscrite au DU de formation à l’animation aux ateliers d’écriture en 2006 et, avec mon amie Claudie Broda, nous avons créé l’association Les Mots Voyageurs (www.lesmotsvoyageurs.com). Depuis toutes ces années, avec une équipe d’animateurs, nous proposons des ateliers hebdomadaires, mensuels et des stages d’écriture. Je continue à m’enrichir et à me régaler de composer des propositions d’écriture. Et d’écrire. Et d’accueillir de nouvelles personnes dans l’écriture.
En chemin, j’ai également travaillé comme enseignante de français langue étrangère au sein du Centre Universitaire d’Etudes Françaises à Avignon où je suis restée de 2006 à 2012. Bien sûr, j’y ai installé de nombreux ateliers d’écriture créative avec des étudiants adultes étrangers. Or, lors d’un trimestre portant sur l’écriture de l’étranger (en soi), l’une des étudiantes a écrit la biographie suivante :
« Qu'est-ce qui pourrait être plus facile à dire que quelques mots sur soi... ? C’est évident ! Mais, quand je commence à écrire : "je suis...", mon Babylon me fait perdre tous les mots. Les quatre personnes à l'intérieur de moi commencent à parler toutes ensemble dans une langue différente. Elles se bousculent en prétendant atteindre la page la première. So, finalement je dirais : Menja zovut Nati. I love ma famille, tshovreba, et j'espère que c'est mutuel ».
L’écriture entre les langues (français, anglais, russe, géorgien) a suscité de nombreuses questions auxquelles j’ai tenté de répondre lors d’une première étude doctorale. De 2010 à 2013, je me suis penchée sur les textes des apprenantes plurilingues pour examiner comment elles mettaient en mots et créaient de manière singulière leurs identités plurilingues. J’ai analysé des textes, des interactions de classe, des entrevues avec les apprenantes. Cette recherche a conduit à l’obtention d’une thèse de doctorat en sciences du langage et de l’éducation en co-tutelle entre l’université d’Avignon et Simon Fraser University au Canada. On peut la trouver en ligne : Identités plurilingues et création textuelle en français langue étrangère - une approche sociolinguistique d'ateliers d'écriture plurielle.
En 2015-2019, avec les Mots Voyageurs, j’ai également lancé et animé avec d’autres animateurs, des ateliers d’écriture avec des collèges, dont le collège Barnier dans le 16ème arrondissement de Marseille. Deux recueils de textes poétiques ont été publiés : "j’ai hurlé pour la cité" et "le guetteur de poèmes". Ci-dessous, vous pouvez lire quelques extraits composés par des élèves de cinquième qui portent sur leur expérience d’écriture lors des ateliers d’écriture. En 2020, nous avons également travaillé avec le collège Vieux Port et le lycée Victor Hugo et avons publié un très beau recueil de textes intitulé Nous ne sommes pas des anges.
Depuis 2021, je me suis remise au travail de recherche en commençant une deuxième thèse de doctorat dans la mention « pratique et théorie de la création littéraire et artistique » à Aix-Marseille Université. Cette thèse s’inscrit comme un projet personnel. Cette fois-ci, le texte traduira mon parcours complexe à travers les langues. Je choisis une nouvelle posture. Après celle du don et du partage qui me nourrit, m’a nourri et a nourri des centaines de personnes, je décide de donner du temps réel à mes écrits multiples accumulés depuis vingt ans. Ils sont en attente de forme, de montage, de réécriture et d’écriture pour aboutir dans les mains d’un éditeur. Les travaux de thèse sont dirigés par Sara Greaves du Département d’Etudes du Monde Anglophone, d’Aix-Marseille Université, elle-même diplômée du DU de formation à l’animation aux ateliers d’écriture, et de la poétesse Christiane Veschambre.
Pour comprendre la genèse de ce projet, en voici quelques éléments : en 2019, j’ai entrepris un long voyage vers Haida Gwaii, archipel canadien au sud de l’Alaska. Je connaissais ces îles grâce aux œuvres du sculpteur Bill Reid au Musée d’anthropologie de Vancouver. J’ai certes vécu en Colombie-Britannique pendant treize ans et je suis même devenue canadienne. Aujourd’hui, je me demande pourquoi avoir mis en œuvre un périple à plus de 8 400 kilomètres de ma résidence marseillaise actuelle. Je suis partie sur les traces de la langue haïda. J’ai vécu dans la réserve indienne n°1 du Canada, participé à des cérémonies ancestrales, écouté le vécu des femmes qui m’ont accueillie, rencontré des aînés et des sculpteurs. J’ai pris de nombreuses notes. Je questionne ce voyage qui m’a menée aux origines d’une langue en voie d’extinction, non transmise à ses enfants pendant des générations, à coup d’imposition de l’anglais et de la culture anglo-canadienne à un peuple qui, de manière ancestrale, était riche d’une culture et d’une langue uniques. Ces notes sont devenues une ébauche de récit de voyage poétique. Il questionne le vivre en pays dominé, en pays conquis. Il questionne la survie.
Ce premier récit en fait résonner un deuxième, plus proche, plus intime de la langue première non-transmise, le francique de ma famille. J’ai été conçue dans une langue germanique. Mes premières années ont baigné dans la langue maternelle de mes parents, le francique luxembourgeois pour l’un et le francique niedois pour l’autre. A la frontière franco-allemande de la Moselle. Et puis, l’école de la République s’y est mêlée. Le français est venu occuper le territoire de la langue. Et j’ai perdu. Et je ne sais plus, mais je cherche. Je suis pétrie de langues. Depuis plus de vingt ans, j’écris des textes qui portent les traces des différentes langues que j’apprends. Je cherche la langue perdue. Son rythme. Sa sonorité. Même si je ne la parle pas, ne l’écris pas, ne la comprends pas vraiment, des bouts de phrases résonnent de mes textes. Ils sont mêlés de français, d’allemand, d’anglais et d’italien. Ils viennent de loin. Ils viennent de près. De la chair, de la famille, de la frontière, du voyage. J’essaie de démêler la perte. J’accumule des morceaux de langues. Des pièces d’un puzzle. Je cherche à trouver la pièce qui viendra soulager le vide. Le blanc. Je fais cohabiter des morceaux épars. L’absence se mêle aux pièces. Je donne matière à un réseau de correspondances.
Dans le projet de doctorat « pratique et théorie de la création littéraire et artistique », j’ai l’intention d’écrire un ouvrage qui établira une jonction entre ces deux récits. Créer un texte littéraire portant sur la langue perdue. Le devenir des langues sous les forces de domination et de pouvoir. Que deviennent les peuples dont les langues sont sous le joug d’un dominant, d’un colonisateur ? Que devient la personne, dans sa chair, dans son être, dans ses langues, quand elle a vécu l’arrachement de la langue maternelle ? Plus qu’un texte sur la langue perdue, ce texte présentera la particularité d’être écrit en plusieurs langues. Comment se dit-on dans les langues quand la seule qui aurait compté n’a pas été transmise ? Comment se mettre au monde dans ses langues, à l’écrit, pour combler la perte ? Car, il s’agit bien de cela, se donner la chance, sur la page, de se mettre au monde dans le multiple. Envisager pour ceux qui ont connu la perte de la langue d’origine, de se retrouver, dans la multiplicité.
Voici un extrait de Je parle pas la langue 1 :
« Je suis pétrie de langues.
Je cherche la langue perdue.
Je cherche son rythme, sa sonorité.
Je cherche ce qu’elle a à me dire, même si je ne la parle pas, ne l’écris pas, ne la comprends pas vraiment.
Mes mots mêlés de français, d’allemand, de platt, d’anglais et parfois d’italien.
Ils viennent de loin. Ils viennent de près. De la chair, de la famille, de la frontière, du voyage.
J’essaie de démêler la perte. J’accumule des fragments de langues. Les pièces d’un puzzle. Je cherche la pièce qui soulagera le vide. Je peins le blanc. Je cohabite de morceaux épars. L’absence se mêle aux pièces. S’infiltre dans les trous autour des coutures. Je donne matière à un réseau de correspondances.
Je viens perdre la nuit. »
Le volet théorique de la recherche, quant à lui, portera sur les mécanismes de création d’écriture entre les langues, mais aussi sur l’analyse littéraire et psychanalytique en lien avec la thérapie. Comment les individus plurilingues viennent à saisir qui ils sont, quels sont les moyens artistiques à leur disposition ou à créer afin d’exprimer, voire de revendiquer, leur multiplicité ? Comment dans les textes écrits en plusieurs langues réfléchit-on à la question de la traduction ou à la réception d’un texte ? Faut-il adopter transparence ou opacité ou créer d’autres espaces ? Comment les écritures entre les langues viennent-elles répondre à la notion de perte ?
Je suis heureuse que ces questions et certaines réponses nourrissent mes prochaines années d'écriture.
INTERVENTION de Sophie MOREAU et Ameline BERNARD, ateliers d'écriture insolites sur machines à écrire détournées, animées par deux dactyloclownes
Les Machines de Sophie un atelier d’écriture insolite, également défini comme spectacle participatif.
(Ici le lien vers Le petit film des Machines.)
Le public est invité à écrire, créer, bricoler les mots, grâce à 15 machines à écrire poétiques et farfelues, trafiquées de façon artisanale par Madame Sophie. Avec sa stagiaire Mademoiselle Solange, elles présentent leurs incroyables machines : la Fakir, la Rétro, la Loto, la Machine à coudre les souvenirs et bien d’autres encore, dans un moment de joie et de créativité, pour adultes, ados et enfants à partir de 10 ans.
C’est un atelier d’écriture bien que les deux animatrices soient costumées, maquillées, et théâtralisent l’atelier. Elles permettent de la bouffonnerie et donc de la détente, on ne pense pas à la situation d’écrire, on glousse. Pour le public, le déroulé des séquences est le même que dans un atelier « classique » Le public n’a pas à jouer un rôle, il vient écouter d’abord puis écrire puis lire.
Il n’y a pas de public cible, tous peuvent s’y retrouver : familier ou non des ateliers d’écriture. Le spectacle joue partout, pour tous, principalement en médiathèques, fêtes du livre, festival de théâtre de rue.
Il a fallu 20 ans pour que le projet des Machines prenne sa forme adulte. Sophie Moreau est derrière tout ça, voici maintenant les grandes lignes de la gestation des machines.
Sophie a commencé par un bac A1, puis elle a presque obtenu une maitrise de lettres modernes autour de l’œuvre de Georges Perec, la vie mode d’emploi. Elle a ensuite rejoint le projet associatif La Gare de Coustellet (scène de musique actuelle) où elle a travaillé comme programmatrice et médiatrice culturelle pendant 12 ans.
Pendant cette période, elle rencontre les Nomades du livre (association Grains de Lire) et commence à animer des ateliers autour de la littérature jeunesse. Elle découvre que la lecture et l’écriture sont les 2 rouages qui contribuent au ré-enchantement du monde, à l’émancipation générale, à la chaleur universelle, au réveil des consciences, à la pensée neuve, à la fin des conflits, au désobscurcissement des populations, à l’avènement de la joie, au dépoussiérage des langues mortes, au retour de l’amour dans les foyers, à l’éclosion des printemps planétaires, à l’effondrement du capitalisme !
Ne lui reste qu’un pas à faire vers le D.U.
«L’année de DU, c’est comme si tout ce que j’avais éprouvé jusqu’ici s’était confirmé d’un coup» L'épiphanie (du grec ancien epiphaneia, « manifestation, apparition soudaine ») c’est la compréhension soudaine de l'essence ou de la signification de quelque chose. Le terme peut être utilisé dans un sens philosophique ou littéral pour signifier qu'une personne a « trouvé la dernière pièce du puzzle et voit maintenant la chose dans son intégralité »
Dans le D.U il y a un stage, c’était super.
Dans le D.U il y a un mémoire, c’était super.
Dans le D.U il y a l’atelier expérimental avec Stéphane Nowak, une expérience unique.
L’atelier expérimental a été l’occasion de penser une façon différente d’amener les gens à l’écriture, en utilisant le bricolage. Au sens propre. Sophie a pensé un atelier, où il fallait inventer des machines :
- Machine à enfoncer les portes ouvertes
- Machine à écouter les non-dits
- Machine à galber les phrases
Il s’agissait de montrer comment la pratique de récupération et de recyclage peut s'appliquer aux objets et au langage, et comment les agencements que l'on peut faire sont assez similaires à ce qui se produit dans l'acte d'écrire. Faire sentir que l'on peut utiliser le langage comme matériau.
Puis elle s’est mise à récupérer des machines à écrire dans les Emmaüs. Elle en a trouvé des usées, cassées, mal encrées… C’est alors que grâce aux pannes des machines récupérées les noms ont commencé à arriver :
- Une touche ne marche pas ? Machine sans A - catégorie lipogramme
- Le chariot n’avance plus ? Machine à faire la pluie - catégorie calligramme toutes les lettres à la verticale
- Le ruban est sec ? Machine à envoyer des phrases dans l’espace – catégorie sans laisser de trace
- Les lettres sont bloquées sur la majuscule ? machine pour aller à l’essentiel – catégorie slogans
- Les lettres sont effacées sur le clavier ? machine pour inventer des langues – catégorie aventure
Peu à peu Sophie s’est autorisé à transformer les machines : machine rétro, machine à coudre les souvenirs, à devenir une brillante écrivaine, machine loto, machine pour les fakirs…
En mai 2012, elle expose pour la première fois quelques Machines au salon du livre organisé par le goût de lire en pays d’Apt.
Il ne manquait qu’une comparse pour que les Machines de Sophie devienne un spectacle interactif. En 2013, l’année qui suit le DU elle propose un atelier d’écriture dans un bar avec des adultes, une fois par mois : l’apérobic. Et là paf, elle rencontre Ameline. « Je venais juste d’arriver sur Apt, avec mon bagage de clown amateur, et mon parcours d’infirmière en psychiatrie. J’avais découvert les ateliers d’écriture depuis peu, j’aimais écrire et boire des coups, l’apérobic fut pour moi un lieu merveilleux » Sophie et Ameline se rencontrent autours des mots, des livres et du clown.
En novembre 2015, elles font leur premiers pas ensemble. En 2017 elles se consacrent à temps plein à ce projet, écumant depuis les festivals, médiathèques, salons du livre et autres. En 2021 convaincue que les ateliers d’écriture « c’est la vie », Ameline Bernard s’inscrit au D.U.
Le projet Les Machines de Sophie est vivant. C'est un atelier d'écriture spectacle, un spectacle participatif, un atlier d'écriture insolite, un entresort familial, une installation immersive, un truc où on écrit et on rigole... Bref, une forme hybride composée de 2 comédiennes-animatrices d'atelier et costumées, elles ont Madame Sophie et son assistante Mademoiselle Solange.
En conclusion, les croquis sonores de Thomas RIME
Bonjour, je m'appelle Thomas Rime mais on m'appelle Tolten. Aujourd'hui je viens faire des croquis sonores, c'est-à-dire : dire et écrire des conneries sur ce qui se dit en espérant ne pas choquer les intervenantes.
La seule chose que je souhaite choquer c'est les mots. Je cherche à les faire se rencontrer, se toucher, se frapper, se frotter, se fritter, s'effriter, à les faire flotter, s'envoler, les voler, les prendre... puis les rendre.
Pour commencer je voudrais remercier la personne qui m'a donné des feuilles pour écrire, car il faut le rappeler : ce n'est pas facile d'être sans-papiers.
Comme l'a dit Corine Robet, les stagiaires de cette année sont dans la salle et portent des étiquettes. Mais ils ne sont pas en quête d'éthique puisqu'ils ont trouvé la leur (je peux en attester car j'anime aussi le Groupe d'Analyse de Pratique, et que c'est une des questions majeures : trouver sa propre éthique dans l'animation).
Si vous trouvez qu'il fait trop chaud dans la salle, ou qu'il est trop tôt pour être là un samedi matin vous pouvez vous plaindre à Anne Roche : c'est elle la fautive.
En effet c'est elle qui a créé le DU. Elle nous a expliqué que le point de départ était qu'on ne pouvait pas distinguer la lecture de l'écriture. En effet pour écrire c'est mieux de savoir lire. Cela semble évident aujourd'hui mais pour l'époque c'était super subversif.
Puis Keltoum a rappelé son parcours d'écrivaine. Elle était bibliothécaire, a fait des études littéraires et a rencontré une écrivaine.
Bien sûr l'écriture n'était pas quelque chose de nouveau pour elle car elle était journaliste. Et si rien ne s'oppose à la nuit, rien de s'oppose non plus au jour-naliste. (ha si seulement)
Keltoum est devenue enseignante en ayant passé le DU d'animation d'atelier d'écriture. Ainsi elle faisait écrire ses élèves. Puis elle a eu envie de maitriser l'écriture c'est à dire de faire une maitrise.
Sa thèse s'appelle : "Mécanisme de création et freins à l'écriture d'un roman", mais il faut croire que cela ne l'a pas freinée dans son écriture. Elle travaille sur la notion d'exil dans l'écriture, sans doute parce que l'écriture est un exil en soi.
Il parait que c'est Anne Roche qui a inventé le mot "monstre". Alors attention aux droits d'auteur si vous utilisez ce mot.
Soit dit en passant : le plus terrible des monstres n'est-ce pas quand s'efface le "S", quand on passe des monstres aux montres ? Car si le temps loge hors de l'horloge, la montre témoigne du monstre dévoreur qu'est le temps.
Keltoum a perdu son texte. Du coup elle nous montre de jolis dessins avec des lettres en noir et rouge. "Le rouge et le noir", tiens, ça pourrait faire un bon titre pour un roman. Et à mon avis ça pourrait marcher pas trop mal.
Noëlle présente aussi son parcours : c'était la consigne d'écriture en cette journée. Une consigne difficile.
Noëlle cite Leila Sebbar : "Si on fait corps, on est si près qu'on n'a plus de regards ni d'oreilles et on n'écrit pas."
Evidemment qui nait crie. C'est comme ça à la naissance : le premier cri survient au moment de la sortie du ventre maternel (au moment où on ne fait plus corps). Puis le premier cri se multiplie et le cri devient les cris (l'écrit).
Noëlle écrit par fragments, mais est ce que le fragment ment ?
Et si elle l'apprend qu'est-ce que f'ra manman ?
Peut-on dire que le fourvoiement ment ?
Est-ce que le langage ment ment ?
Et qu'en est-il de l'engagement ment ?
Noëlle Mathis parle bien le français pour quelqu'un qui écrit une thèse...
Noëlle nous a expliqué comment le DU s'est imposé à elle... mais attention, avis aux amateurs : faire le DU c'est aussi imploser, puis exploser et rendre des débris du monde par fragment.
(Même si le fragment ment.)
Car écrire c'est sans doute mentir vrai. Comme l'écrit Nancy Huston : "Ce n'est pas parce que c'est de la fiction que ce n'est pas vrai".
Le point commun entre Keltoum, Noëlle et Nancy (Huston) c'est l'exil dans la langue.
Jean-Marc nous rappelle que dans la thèse ce qui compte ce sont les enjeux de pouvoir.
Pouvoir voir les enjeux de pouvoir, y pourvoir pour voir ce que ça donne c'est tout l'enjeu.
Quand on écrit on révèle la partie immergée de l'iceberg mais pas la berge émergée, et merde j'ai révélé qu'on écrit avec de soi... Donc aussi avec ses parts d'ombre. C'est pas moi qui le dis c'est Bart(hes). (Pas Simson mais Roland).
Peut-on concevoir une œuvre littéraire qui soit aussi théorique ?
Par exemple Jean-Marc n'a pas l'air comme ça, mais il est brouillon. Donc son travail porte sur les brouillons de Marcel Proust.
Proust était gay mais il ne l'assumait pas et il s'est dit : brouillons les pistes, il faut distinguer l’œuvre de l'homme. C'était une autre époque. De nos jours on peut être gay et auteur sans que cela pose problème. On peut même être joyeux.
On peut révéler les joyaux en soi. Et si le silence est d'or, les mots sont des joyaux.
Un joyau est toujours plus brillant s'il est travaillé.
C'est une trouvaille :
On peut sculpter, poncer, polir, marteler, déchirer, déchiffrer des chiffres et des lettres...
On peut cisailler, coudre, recoudre, en découdre avec les mots...
Car les maux, s'ils sont travaillés deviennent des mots et cela permet de faire des phrases.
Tolten