Stéphane Nowak

Université d’Aix-Marseille

 

Mon intervention porte sur un exemple d'intervention à la prison des Baumettes. Plus généralement, je voudrais désigner quelques obstacles récurrents à l'atelier et les moyens pour y remédier.

En prison comme dans l'ensemble des ateliers que j'anime, trois représentations contrarient d'emblée la dynamique de l'atelier : la capacité d'écrire, la vision inégalitaire de la société ; les conceptions morales ou esthétiques de la littérature ;- l'image sociale de l'écrivain.

Je pose dès la première séance trois principes actifs, comme un acte de délimitation de l'espace de l'atelier et  principe de régulation de la vie commune, des obstacles communs. Un principe de non-jugement concernant les textes : l'enjeu de l'atelier est un travail littéraire de la langue, on s'abstiendra donc de tout jugement moral sur le texte et de toute définition normative de la littérature ; nous ne travaillerons donc pas à appliquer les recettes d'un genre mais au contraire à creuser la recherche. Un principe d'égalité des intelligences : s'il y a bien une inégalité des savoirs entre chacun, nous avons une capacité commune de nous comprendre et de nous entendre à partir du moment où le savoir est partagé et fonctionne comme un tiers[1] . Un principe d'« amateurisme[2] » contre la motivation par l'argent

Ces trois principes ne vont pas de soi, en prison comme à l'université. Certes, en prison les réactions peuvent être plus viscérales avec un fort sentiment de hiérarchie : « lui il n'a pas droit à la parole, s'il l'ouvre, je le tue ». Inversement, à l'Université du Temps Libre, les représentations théoriques sont fortes : « pour moi la littérature c'est l'évasion, l'imaginaire, sinon c'est sans intérêt ».

Mes ateliers ne sont pas purement formels, il ne s'agit pas seulement de travailler la forme mais aussi de convoquer la mémoire, les secrets, les obsessions, non pour les dévoiler mais pour donner un soubassement concret au texte.

J'interviens à la prison des Baumettes à Marseille, depuis 2010, une fois par semaine pendant quelques mois.

 

Dédale et nous

L’enjeu est bien d’écrire avec les auteurs contemporains qui ont travaillé cette question. Mais contemporain ne veut pas dire « récent » mais ce qui impacte notre présent, ce qui n’est pas sans rapport avec l’archaïque.

Agamben l’écrit ainsi :

Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. 

Il y a entre l'archaïque et le moderne un rendez-vous secret, non seulement parce que les formes les plus archaïques semblent exercer sur le présent une fascination particulière, mais surtout parce que la clé du moderne est cachée dans l'immémorial et le préhistorique.

Etre contemporain signifie en ce sens, revenir à un présent où nous n'avons jamais été[3].

 

L’atelier « Labyrinthes et issues de secours » est placé sous la figure tutélaire de Dédale qui porte toute l’ambiguïté de la construction d’un labyrinthe et de son évasion.

Dédale a pour ancêtre Eupalamos, « main habile » et Palamaon « manuel ». Il crée la statuaire, invente la hachette, le fil à plomb, la vrille, la colle. Son neveu et rival Talos imagine le tour, le compas, la scie, ce qui crée une profonde jalousie. Dédale le précipite donc du haut de l’Acropole. Découvert en essayant de faire disparaître le corps, Dédale est condamné au bannissement par l’Aréopage et se réfugie en Crète auprès de Minos. Il fabrique des statues, une place de danse pour Ariane, et une machine pour Pasiphaé (une vache de bois plaqué cuir qui permet à la reine dissimulée à l’intérieur de s’unir au taureau, ce qui lui fait enfanter le Minotaure).Il construit le labyrinthe avec sol en mosaïque pour enfermer le Minotaure. A la suite de sacrifice d’Athéniens, Thésée entreprend de tuer le Minotaure. Dédale fournit à Ariane la pelote qui permet à Thésée de sortir du labyrinthe. Minos l’apprend et enferme Dédale et son fils Icare dans le labyrinthe. Dédale fabrique des ailes avec des plumes, du lin, de la cire. Ils s’envolent mais Icare s’approche trop près du soleil et la cire fond. Dédale arrive à Cumes près de Naples puis en Sicile au service du roi Cocalos : il construit un barrage, une citadelle pour le trésor, le soubassement d’un temple d’Aphrodite sur un rocher à pic du mont Eryx, un établissement thermal. Minos propose une récompense à qui saura faire passer un fil à travers une coquille d’escargot. Dédale réussit grâce à une fourmi et du miel à l’extrémité. Minos réclame Dédale, mais les filles du roi - à qui il avait construit des jouets des poupées munies de jambes amovibles - l’aident à ébouillanter Minos dans son bain grâce à un tuyau sortant du plafond. Dédale poursuit ses aventures en Sardaigne et construit les Dédalies, de nouveaux édifices.

Injonctions paradoxales de la figure de Dédale comme figure tutélaire de cet atelier. Dédale montre (les statues des dieux créent une équivalence entre regarder et être regardé) et cache (la vache de bois, le labyrinthe, la citadelle). Et dans nos textes qu’est-ce qui est caché ? Qu’est-ce qui est montré ? Quel est le rôle du secret ?Je travaille à l'opposé du roman policier classique où l'énigme est résolue, j'encourage au contraire à travailler vers la densification de l'opacité.

Dédale crée (les statues ont l’air vivant, il permet la naissance du Minotaure) et tue (son disciple Talos, son fils Icare par imprudence, il est complice du meurtre du Minotaure, de Minos). Comment cette tension entre créer (mettre au jour) et tuer (faire disparaître) travaille-t-elle nos textes ? Qui sont les amis et les ennemis du texte ?

Dédale crée des formes illusoires : Héraclès, face à sa statue, la frappe en croyant qu’elle est vivante ; la vache de bois fonctionne comme appât pour le taureau qui se fait piéger (et plus tard, le cheval de Troie apporte le massacre). Quelles formes, quels appâts inventer pour attirer, égarer le lecteur ? Le labyrinthe est comme piège.

Dédale mène droit son rabot, prescrit à Icare la route droite (la navigation aérienne), invente le fil à plomb rigide. Et c’est lui qui travaille les courbes : le labyrinthe, la pelote d’Ariane ; l’épisode du fil en spirale dans l’escargot. Comment allons-nous travailler la tension entre une écriture linéaire et une écriture sinueuse voire la répétition ?

Dédale est celui qui maîtrise (les thermes de Sélinonte, le vol entre la chaleur du soleil et l’humidité de la mer) et celui qui est capable des grands excès (jalousie, ébouillantage). Et dans nos textes, s’appuyer sur une maîtrise des consignes pour s’autoriser de grands excès ?

L’enfermement est extérieur (la prison, l’hôpital, les murs...) et intérieur comme le dit Michel Vaujour dans Ne me libérez pas je m’en charge[4] : comment s’imbriquent les obsessions de la prison et de l’évasion, la prison intérieure et extérieure. Qui prendra le dessus ?

L'atelier s'est ainsi déroulé sur plusieurs séances. On peut lire mon journal fictif dans Esprit de Babel, n°6[5].

 

 

 

Espaces

 

portes

il y a des portes qui sont des portes qu'on porte

quand le malheur s'enchaîne les portes se déchaînent

 

quand je franchis une porte j'oublie ce qui se passe derrière

moi je regarde en face et je tourne ma tête de gauche à droite

 

je change de territoire sans savoir ce que je vais y découvrir

 

les mots ouvrent des portes les mots ferment une porte

il y a toujours une porte derrière la porte

 

escaliers

vivre dans l'escalier ça me rappelle quand on sortait tous de la maison pour se griller une cigarette

 

la vie est un escalier qui monte et qui descend, le plus dur est de garder l'équilibre pour ne pas tomber et surtout d'empêcher les autres qui convoitent ce haut de l'escalier de te faire glisser

 

l'escalier est un tas de questions une ascension psychologique vers le point d'interrogation inversé

 

 

murs

on écrasait nos cigarettes sur le mur d'en face

 

les murs les plus hauts sont ceux qui sont bâtis sans fondement et que nous avons dans notre tête, dans notre cœur, dans notre âme, dans notre inconscient, ils ne sont pas bâtis avec du mortier mais avec LA LANGUE et ce sont les plus durs à détruire à abattre à fissurer à conquérir à gravir – ils sont hauts, plus hauts que Babel ou Jéricho.

 

Écrire des mots choquants sur les murs pour prouver aux autres et à nous mêmes que nous existons

 

les murs de l'ego

 

phrases entendues

 

quand on assume ça s'efface

 

Pas de bruit! Ça annonce rien de bon

 

allez on passe à table

 

il s'agit de

jouer à deux touches /collectif / entrer en contact/ tenter les occasions

 

la prison ça t'ouvre les yeux

 

longue est la naissance d'un homme / je suis né il n'y a pas longtemps

 

 

TEMPS - Nychtémère

 

6H45 j'entends les clés, envie terrible de pisser /rêves de mer turquoise et de sable blanc /les barreaux me reprennent brutalement/ la liberté n'a pas de prix/ je me passe de l'eau sur le visage

7H les convocations du jour pleuvent dans la boîte à lettres / les mots ouvrent les portes, ferment les portes, les convocations aussi

7H10 les mots réouvrent la porte de la cellule, mais il y a d'autres mots derrière la porte/ direction les cantines du sous-sol – à chaque jour un bon: lundi arrivage des marchandises, mardi bon rose, mercredi bon bleu, jeudi bon vert, vendredi bon jaune et à chaque fois : la générale + dispatching

7H30 petit-déjeuner frugal / deux cafés une tartine

8H promenade pieds glacés -je bats le sol des pieds pour voir si j'en ai toujours/ liberté des sens

10H00 le temps n'en finit plus

10H30 des couloirs froids, venteux, inhospitaliers -  la prison t'ouvre les yeux

11H la solitude est l'ennemie de la liberté / heureusement ici je ne serai jamais seul

11H30 remontée en cellule/ ménage/ préparation du repas / allez on passe à table

13H encore l'appel et si possible une douche

13H30 activités de promenade  - alors l'avocat qu'est-ce qu'il a dit ?/multimédia

16H réintégration des cellules, goûter face au regard de l'enfant

17H il pleut des gamelles

17H30 préparation du souper

18H15 pompes -histoire de dire que

19H allez on passe à table

19H15 informations régionales – fin du duo Woerth-Bettencourt

20H30 télé/ incontournable film/ courrier

22H ça fait peur / je suis né il n'y a pas longtemps / longue est la naissance d'un homme

22H30 coucher/ l'inégalité est au début, le hasard à la fin / finalement tout est la faute du hasard ce grand maladroit

les aiguilles du temps ont quartier libre

 

avec la participation de

Sylvain Peureux, régleur de peur

André Laumonier, angoissologue

Fréderic Vertonna de Voltaire, ajusteur d'âme

et autres complices d'écriture

 

 

Stéphane Nowak Papantoniou est écrivain, responsable des ateliers expérimentaux dans le DU de formation à l'animation d'atelier et doctorant (« Comment sortir du livre ? Pratiques poétiques actuelles »).

Il anime des ateliers d'écriture depuis dix ans au sein de l'association chair des mots, intervient dans les collèges et universités, les librairies, galeries d'art mais aussi les foyers d'immigrés et les prisons. Dernier livre publié : Glôôsse (al dante, 2014).

 



[1] Jacques Rancière, Le maître ignorant ; Michel Serres, Le Tiers instruit

[2] Stiegler

[3] Giorgio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain?

 

[4]

[5]