Écrire ensemble pour trouver l’auteur : outils numériques pour écrire et recherche en création littéraire

 

Jean-Marc Quaranta Université d’Aix-Marseille

 

 

Pour citer ce texte : Jean-Marc Quaranta, « Écrire ensemble pour trouver l’auteur : outils numériques pour écrire et recherche en création littéraire », Former aux ateliers d’écriture, vingt ans après, duecriure.canalblog.com

 

Le but des lignes qui suivent est de donner un aperçu du dispositif utilisé lors du premier Marathon d’écriture de l’université d’Aix-Marseille, en avril 2014 et de dégager quelques pistes pour l’atelier d’écriture et pour penser son rapport à l’écriture numérique.

 

Cette manifestation s’est déroulée dans le cadre des 20 ans du D.U. de Formateur en ateliers d’écriture de l’université d’Aix-Marseille, avec pour objectifs de proposer une manifestation ludique, de relever un défi d’écriture, de mettre en œuvre quelques découvertes issues de la génétique des textes et de procéder à une expérience d’écriture collective pour mieux comprendre en quoi consiste l’auteur[1]. S’est ajouté à cela l’expérimentation d’un outil numérique, le Framapad.

 

Je m’attarderai peu sur les deux premiers points : le marathon a fait intervenir une trentaine de rédacteurs sur deux jours et a abouti à la rédaction d’une nouvelle dont le texte peut se lire sur le site du CIELAM[2]. L’expérience, à laquelle certains avait prédit l’échec, a été concluante, mais finalement, l’œuvre réalisée importe ici moins que le processus qui lui a donné naissance et dont elle est, comme le disait Valéry,  un déchet. Elle importe aussi moins pour qui s’intéresse à la création littéraire que l’analyse qu’on peut faire de ce processus.

 

Avec Karine Germoni, Maître de Conférences à l’université de La Sorbonne, Paris 4, et François Heusbourg, écrivain, éditeur et animateur du marathon, nous travaillons à cette analyse qui sera mise en ligne et publiée avec les actes du colloque et dont je vais donner ici quelques pistes en abordant rapidement la question de la génétique des textes, puis celle de l’auteur et enfin celle du numérique et des ateliers d’écriture.

 

La génétique des textes dans le marathon d’écriture

 

La réalisation d’un texte narratif réellement collaboratif pose une série de problèmes parfois insolubles. Si l’on ne veut pas que l’œuvre finale soit la somme d’œuvres individuelles mais bien le produit d’une communauté, il faut avoir recours à certains dispositifs. Dans ce cas, le choix a consisté à reproduire le travail de ce que la génétique des textes a identifié comme un écrivain à programme, qu’elle oppose aux écrivains à processus[3]. Pour illustrer cette distinction, on peut dire que Flaubert, qui d’abord établit des plans, des scénarios, des fiches documentaires, puis se lance dans l’écriture, est un écrivain à programme[4], quand Proust, chez qui les plans sont rarissimes et les brouillons très abondants, est un écrivain à processus : le récit, le livre naissent de l’écriture qui modifie sans cesse le plan général.

 

Dans un marathon et dans un travail collectif, le recours au programme semble le plus rassurant : on établit d’abord le plan du texte qu’on rédige ensuite en s’en tenant à ce qui a été posé au préalable et que chacun rédige puis réécrit jusqu’à la version finale.

Le travail a donc été découpé en deux grandes étapes, un premier jour consacré à l’élaboration du plan de l’intrigue, des personnages, des lieux et à un début de rédaction qui a été développé dans la deuxième journée. Pour mener à bien ces deux phases, l’outil numérique s’est vite imposé comme le moyen de rendre l’ensemble des données accessibles à tous les participants et modifiables en temps réel. Il aurait été possible d’utiliser un wiki, outil de travail collaboratif en ligne, auquel j’avais déjà eu recours pour un précédent projet d’écriture collaborative conduit sur deux ans avec 250 lycéens français et slovaques[5]. Afin de renouveler l’expérience, j’ai choisi d’utiliser Framapad, un logiciel en ligne développé par la société Framsoft et découvert lors de la journée sur Le Numérique dans les pratiques d’écriture créative à l’université organisée par Violaine Houdart-Mérot et Anne-Marie Petitjean[6].

 

Il s’agit d’un logiciel gratuit qui permet d’éditer une page dans un traitement de texte rudimentaire mais efficace et d’y intervenir à plusieurs, en même temps, sans perdre la moindre information. Dans la partie droite de l’écran, une fenêtre permet d’identifier qui sont les intervenants en ligne, repérés par le nom et une couleur avec laquelle le texte qu’ils écrivent est surligné, ce qui permet de savoir qui écrit quoi. Une autre fenêtre permet aux personnes connectées de dialoguer, mais le travail s’étant effectué en présence, cette fonction n’a pas été utilisée. On peut visualiser un exemple de page en suivant ce lien https://marathonecritureamu.framapad.org/5 . En créant plusieurs pages, on pouvait préparer le travail des deux journées et permettre à l’auteur collectif de commencer son travail.

 

Cherchez l’auteur

La précédente expérience d’écriture numérique et collaborative m’avait permis de comprendre qu’en faisant éclater la singularité de l’auteur on pouvait mieux comprendre ce qu’est l’instance qui écrit et qui est tout de même au centre des ateliers d’écriture et aussi au centre des préoccupations de la critique littéraire de ce dernier demi-siècle. Barthes a constaté la mort de l’auteur, et pourtant l’auteur ne s’est jamais aussi bien porté : l’atelier d’écriture, la génétique, l’intertextualité lui offrent des occasions de se manifester et l’écriture collective est un moyen d’aller à la rencontre de ce défunt qui, comme chez Molière, n’est pas mort ! Une analyse de la rédaction du roman franco-slovaque a permis de constater que l’auteur peut bien être mort – dans un travail à deux-cent-cinquante la pléthore dissout la fonction – il reste présent dans le processus.

 

C’est une première manière d’envisager cette mort de l’auteur, celui qui vit dans l’atelier, comme celui dont on suit le travail en génétique, n’est plus le Grand Auteur, pour reprendre la formule utilisée par Pierre Michon dans Vies minuscules[7], l’Auteur du panthéon de la langue : à la lumière de leurs brouillons, Balzac, Flaubert, Proust ne sont guère plus avancés que les participants d’un atelier d’écriture ; Barthes n’avait pas tout à fait tort, l’auteur triomphant en son œuvre achevée, tel que nous l’a légué la tradition est bien mort, mais il faut ajouter que celui qui survit est un auteur pris dans le processus, confronté à la rature et au ratage, aux ratés du texte.

 

Le marathon a permis de dégager d’autres aspects de ce ressuscité post-moderne. Dans l’expérience collective se manifeste ainsi une réalité qu’affronte la génétique : tout ne reste pas sur le papier – sauf à utiliser la boite de chat du Framapad – comme chez l’écrivain une partie du travail se fait de tête et reste largement perdu ; il faudra essayer de voir ce qui se joue, sans doute de l’ordre de la dynamique de groupe et aussi de l’affectif, dans cette part non écrite du travail de l’écrivain.

 

Se dégagent aussi quelques fonctions de l’auteur :

La fonction unificatrice : comme l’a remarqué Karine Germoni, « Quand chacun écrit un bout, il faut quelqu’un qui écrive les raccords ». L’auteur est celui qui unifie le texte. Dans un tel dispositif, l’œuvre collaborative reste limitée et on peut imaginer une nouvelle expérience sans animateur et strictement en ligne, centrée davantage sur le processus que sur le programme et où cette fonction serait « ouverte ».

 

La fonction de choix (élective) : en position d’animateur, François Heusbourg a été amené à sélectionner les propositions. Sans jamais être lui-même à l’origine d’une idée, il a toutefois orienté fortement le texte en retenant dans les propositions celles qui le touchaient d’un point de vue esthétique (récit polyphonique dont il a l’habitude) ou personnel, ce dont il ne s’est aperçu qu’au terme du premier jour de travail.

 

la fonction esthétique : outre le choix d’un récit polyphonique entré par la bande, François Heusbourg a aussi défini explicitement une ligne esthétique pour favoriser l’harmonisation du texte en posant le refus de la métaphore, au motif que les images pouvaient se révéler discordantes et difficiles ensuite à harmoniser ; autre constat possible, l’image serait le lieu où une idiosyncrasie se fait sentir, c’est matière à réflexion pour les stylisticiens.

 

Le travail d’analyse qui est en cours dégagera d’autres éléments, mais on peut déjà tirer de ces constats quelques enseignements pour les ateliers d’écriture. On enfonce peut-être ainsi quelques portes ouvertes, mais elles ont le mérite de l’être par une expérimentation et une analyse et de pouvoir servir de base à une réflexion sur les retours, sur les consignes, sur la position de l’animateur.

On se doutait que la création consiste en une série de choix, mais on peine à intégrer cette dimension dans les retours, par exemple quand l’auteur d’un texte ne choisit pas entre deux genres, deux points de vue, ou quand on ne prend pas nécessairement en compte les enjeux des choix qui sont posés dans la consigne. De même, la question de l’unité, de l’unification se trouve en jeu dans la posture de l’animateur qui unifie nécessairement par ses consignes, ses retours en fonction de biais personnels. Mais cette question se pose aussi pour le texte écrit en atelier où l’unité – surtout d’une unité subordonnée à une autre, celle de l’animateur – peut être posée au moment des retours et des conseils de réécriture du texte. Enfin la dimension esthétique de l’auteur gagne à être identifiée en tant que telle dans les retours – pour éviter le jugement de goût et lui substituer celui d’enjeu esthétique – et aussi dans les consignes, en interrogeant la dimension esthétique.

On touche aussi une des questions que pose le modèle français d’atelier d’écriture et d’enseignement de la création littéraire à l’université dont la particularité est qu’il n’est pas systématiquement le fait d’écrivains. Ce que montre cette expérience, c’est que l’écrivain, plus que tout autre animateur sans doute, va donner à l’écriture des autres un pli qui tient précisément à la force de son identité d’écrivain et qui va conditionner des choix esthétiques, et ce d’autant plus qu’il est précisément légitime en tant qu’animateur parce qu’il est écrivain.

Il ne s’agit pas de tirer, au terme d’une première expérience, des conclusions définitives, mais il est important de montrer qu’on peut en tirer, d’inviter à renouveler l’expérience et à l’interroger dans son dispositif et l’analyse qui en est faite pour les confirmer ou les infirmer.

Le numérique autorise cette expérience et aussi de revenir sur son déroulement. Framapad possède en effet une fonction d’historique dynamique qui permet de revoir le film complet de l’écriture d’une page et ainsi de suivre le processus signe à signe. On peut y voir la possibilité d’un nouveau narcissisme, mais aussi un moyen de revenir sur l’écriture du texte pour relever précisément ces fonctions de choix esthétiques au moment où elles se jouent. On voit assez bien ce que chaque auteur peut trouver dans cette possibilité de retour sur le déroulement de son travail, on imagine aussi ce que cela peut apporter à des retours, lesquels porteraient alors véritablement leur nom en proposant non un simple retour sur le texte, mais aussi sur le processus qui lui a donné naissance.

Une autre possibilité, plus évidente, est la conduite d’un atelier à distance, qui reste à essayer mais qui est techniquement possible. Une autre encore concerne la génétique des textes qui trouve dans cet outil un moyen de consigner l’ensemble du processus d’écriture d’un écrivain et aussi un média pour reconstituer le travail d’écriture consigné dans des brouillons : on peut imaginer le film de l’écriture de telle page de Proust ou de Flaubert restitué par l’historique dynamique.

 

Numérique et atelier d’écriture

 

On peut être étonné des réactions de recul, parfois de rejet, que suscite la rencontre de l’écriture numérique et des ateliers. En effet, la transformation qui touche la société avec le numérique est aussi en jeu dans les ateliers d’écriture.

 

À y bien regarder, l’atelier – comme son nom le manifeste – est un dispositif technologique, c’est aussi un média entre l’écriture et le sujet et entre le sujet et l’écriture. C’est d’ailleurs cette dimension technologique, cette approche technique de l’écriture dans l’atelier, qui suscite (suscitait ?) les plus fortes résistances chez les adversaires des ateliers d’écriture.

On pourrait s’amuser à montrer que les caractéristiques du numérique sont aussi celles de l’atelier : on a dans les deux cas affaire à des unités discrètes, adressables, reproductibles[8]. Il est aussi intéressant de remarquer que sur un plan épistémologique, numérique et ateliers relèvent du même rapport à l’auteur et au texte : en revendiquant que nous sommes « tous capables » l’atelier met fin au règne du Grand Auteur, comme les trois formes principales de l’écriture numérique l’écriture hypertextuelle, l’écriture multimédia, l’écriture collaborative[9]  déconstruisent soit le texte, soit son auteur.

 

Le recul qu’on peut éprouver ou ressentir face à l’introduction du numérique dans l’écriture, et dans les ateliers particulièrement, ne tient pas à une différence de nature ou à une incompatibilité entre les deux, ils semblent au contraire très proches. Ce qui se joue est plus profond et travaille nos représentations du texte, de l’écrit et notre rapport à la technologie.

Issus d’une même mutation profonde, l’atelier et le numérique sont dans un moment de transition. On n’utilise pas toutes les possibilités du numérique en matière d’écriture – éditeurs et traitements de textes sont encore tributaires des représentations du livre – une longue tradition pèse encore sur nos pratiques, nos représentations. De même dans l’atelier, le Grand Auteur fait de la résistance quand on le convoque en début de séance, quand – gauchissant le texte de Barthes – on distingue « écrivants » et « écrivains »[10]. Ce qui est à l’œuvre dans les deux cas, c’est un mécanisme propre à toute nouvelle technologie, qu’Allan Feenberg analyse dans son livre (Re)inventing Internet sous les noms de « sous-détermination » et « partit pris formel »[11], et qui fait qu’on utilise d’abord la technologie avec les codes, les usages, les représentations anciens, avant de mener la technologie à maturité en développant de nouveaux usages, de nouveaux codes, de nouvelles représentations.

Atelier d’écriture et numérique sont deux lieux et deux moyens pour accomplir cette mutation du texte et de l’écrit qui travaille notre culture depuis plusieurs décennies, ils sont aussi une réponse aux tiraillements et aux mutations que l’on ressent aussi dans le système éducatif, dans notre société.

 

On a vu au cours du séminaire organisé par Marie Joqueviel-Bourjea à Montpellier[12] que le numérique est une invitation à pirater… le numérique et la technologie, à se les approprier. Il faut y voir aussi une invitation à pirater l’atelier d’écriture, à ouvrir la boîte pour s’emparer du processus, comme on a essayé de le faire dans le marathon d’écriture avec l’auteur, sur le mode expérimental. Dans ce sens, l’arrivée de l’atelier à l’université, avec des enjeux différents, plus proches de la création littéraire, plus éloignés du « faire écrire », est une belle occasion de piratage ! et une chance de mener l’atelier d’écriture, comme l’écriture numérique, à maturité.

 

Jean-Marc Quaranta Cielam EA 4235 – AMU / ITEM – CNRS-ENS (Ulm)

 



[1] En cela cette expérience prolonge celle décrite et analysée dans l’article à paraitre  dans les actes du colloque de Cergy-Pontoise cité plus bas.

[3] Voir sur cette question et sur la génétique en général, Pierre-Marc de Biasi, Génétique des textes, CNRS éditions, Paris, 2011 et Pierre-Marc de Biasi, La Génétique des textes, Paris, Nathan Université, coll. « 128, littérature », 2000.

[4] C’est aussi le mécanisme décrit par Edgard Poe quand il raconte ce qu’il prétend être la genèse de son poème « Le Corbeau » dans The Philosophie of Composition traduit par Baudelaire sous le titre Genèse d’un poème.

[6] Colloque du CRTF de l’université de Cergy-Pontoise, Le Numérique dans les pratiques d’écriture créative à l’université, 4 décembre 2013, actes à paraître. Framapad avait été présenté par Romain Badouard, de l’université de Cergy-Pontoise, dans sa communication « Enseigner l’écriture numérique, de la théorie à la pratique ».

[7] Gallimard, Paris, Coll. « Folio » ; voir notamment les pages 210 et 219.

[8] Pour reprendre rapidement les éléments d’une définition du numérique, cité notamment dans l’article ci-dessous.

[9] Stéphane Crozat, Bruno Bachimont  Isabelle Cailleau, Serge Bouchardon, Ludovic Gaillard « Éléments pour une théorie opérationnelle de l'écriture numérique », Nasreddine Bouhaï (Dir.) Supports et pratiques d’écriture en réseau. http://www.cairn.info/revue-document-numerique-2011-3.htm

[10] Roland Barthes, « écrivains et écrivants », Essais critiques, Paris, Seuil, 1964.

[11] « sous-détermination » (undetermination) et parti-pris formel (formal bias), voirle compte rendu donné par Anna-Katharina Laboissière de son ouvrage (Re)inventing the Internet : Critical Cases Studies, Rotterdam, Sens Publishers, 2012. (Anna-Katharina Laboissière, « À propos de (Re)inventing the Internet : Critical Case Studies, par Andrew Feenberg et Norm Friesen (éd.) », Revue Sciences/Lettres [En ligne], 2 | 2014, mis en ligne le 24 février 2014. URL : http://rsl.revues.org/563 ; DOI : 10.4000/rsl.563). On retrouve cette idée dans l’article d’Eric Guichard, « L’Internet et les épistémologies des sciences humaines et sociales » (Revue Sciences/Lettres [Enligne], 2 | 2014, mis en ligne le 07 octobre 2013URL : http://rsl.revues.org/389 ; DOI :10.4000/rsl.389, p. 16, § 79) : « nous sommes pris, même quand nous croyons être d’une rationalité absolue, dans un filet de formations discursives, où d’anciennes représentations en côtoient de nouvelles ».

[12] Organisé dans le cadre du DU Animateur d’atelier d’écriture de l’université de Montpellier 3, le 23 mai 2014.