L’Image et l’objet : un moteur créateur du texte dramatique

Yassaman Khajehi

Doctorante Paris 10 - Nanterre

Pour citer ce texte : Yassaman Khajehi, « L’Image et l’objet : un moteur créateur du texte dramatique », Former aux ateliers d’écriture, vingt ans après, duecriure.canalblog.com

 

Il existe plusieurs façons et de nombreuses méthodes différentes pour parvenir à un texte dramatique susceptible d’être utilisé dans une pièce de théâtre. On peut commencer, par exemple, par créer une trame narrative ou bien par élaborer l’ensemble des personnages. L’écriture dramatique a ses spécificités propres puisqu’à terme, l’objectif du texte est de donner lieu à une représentation théâtrale ou à une lecture dramatique ; cela nécessite une maîtrise assez élaborée, autant du point de vue de la forme que du style et la technique. À ce propos, on peut d’ailleurs se poser la question de la place de l’improvisation dans l’élaboration de ce type d’écriture : comment construit-on la genèse d’un texte dramatique au cours d’une improvisation ? Quels sont les outils utilisés et quelle est la matière première ? Pour donner une réponse à ces questions, l’approche théorique ne semble pas suffisante et assez explicative ; nous analyserons donc aussi une mise en pratique directement réalisée sur un plateau.

Il existe de nombreuses consignes et méthodes et exercices textuels qui influencent le processus de formation de l’écriture dramatique mais dans cet article, nous proposons d’analyser une forme d’improvisation scénique enrichie par une matière première spécifique : l’objet et l’image. Pour développer cette idée, nous nous appuierons sur des expériences pratiques et plus précisément sur deux ateliers de théâtre, organisés à l’Université de Téhéran, en Iran, en février 2012 et mars 2014.

La majorité des participants étaient issus des options « littérature dramatique » et « théâtre de marionnettes » proposées dans les études théâtrales de l’Université de Téhéran. D’autres venaient des aussi des options « jeu d’acteur », « scénographie » et « mise en scène ». Durant leurs études, les étudiants peuvent participer à plusieurs ateliers artistiques hors-programme grâce à des artistes et enseignants iraniens ou étrangers qui sont invités par l’université. Cela permet ainsi aux étudiants d’expérimenter de nouvelles démarches artistiques dans tous les domaines du théâtre. C’est dans ce cadre que ces deux ateliers ont été organisés à Téhéran.

Le premier était intitulé « les théories pratiques marionnettiques » et le deuxième : « lecture de l’objet ». L’objectif de ces deux ateliers était d’élargir le champ de création marionnettique des étudiants et de les aider à développer leurs idées spontanées afin de produire un texte adapté pour l’univers du théâtre d’objet et de marionnette et en marge de l’univers traditionnel et habituel. Ces ateliers étaient plus précisément focalisés sur la création d’un univers scénique (personnages, dialogues, mise en scène etc.) à partir d’une improvisation avec des objets et des images.

Les consignes données ont orienté les étudiants vers un processus de création textuel inhabituel : l’utilisation de l’image et de l’objet comme moteur créateur du texte. Plusieurs façons d’amener l’image et l’objet vers le texte ont ainsi été explorées. Si les étudiants devaient, par exemple, choisir quelques images, lire quelques textes ou ramener quelques objets, en revanche ils n’avaient pas connaissance, en amont, de la démarche et du déroulement de l’atelier.

À l’instant-même où les étudiants ont manipulé les objets et les images dans de petites scènes improvisées, cela a donné naissance à plusieurs premières idées. Le potentiel créatif des objets et des images se développe et ils deviennent ainsi une véritable matière première à une production scénique et, dans l’idéal, à un texte dramatique. Toutes ces idées premières ont été conservées et développées par la suite dans un autre atelier d’écriture plus ordinaire. La genèse du texte a donc pris un chemin inverse ; elle a d’abord été obtenue par la manipulation d’une matière première concrète et ensuite par un développement plus conceptuel à l’écrit.

Le déroulement de l’atelier

Dans le deuxième atelier, intitulé « lecture de l’objet », le thème de l’autobiographie a été choisi afin de trouver un moyen de rapprocher le plus possible, dans le texte dramatique, l’auteur et ses objets. Autrement dit, il s’agissait de placer l’objet dans la genèse de création, tout en veillant à ce qu’il soit le plus proche possible des idées premières.

Les étudiants devaient apporter quelques objets de leur vie quotidienne. Dans une première étape, les élèves devaient s’asseoir en cercle et raconter tout simplement quelques histoires de familles, de préférence en lien avec des scandales ou tabous familiaux ! L’accent a été mis sur le sur le fait que toutes les familles en ont et qu’aucun jugement ne serait porté. En effet, il était important qu’ils se sentent à l’aise et rassurés. Comme prévu, après un petit moment de blocage, les étudiants se sont mis à raconter plusieurs histoires drôles, étonnantes, incroyables et enfin intimes. Tous ces mini-récits nous ont permis de commencer la deuxième étape avec une bonne quantité de matière première. Nous nous sommes donc installés sur ce qui allait nous servir de scène : une table avec une lampe de bureau pour l’éclairer. Les étudiants ont raconté leurs histoires en manipulant les objets qu’ils avaient apportés. La technique ou la maîtrise de manipulation d’objet n’était pas le but principal : il fallait seulement faire bouger les objets ou les poser tout simplement sur la table en leur donnant le statut de personnage de l’histoire. Dans cette partie, les propositions ressemblaient plutôt à des spectacles de contes dans lesquels les personnages sont représentés par un ou plusieurs objets[1].

Tout cela fonctionnait comme une introduction pour que les étudiants puissent expérimenter cette manière de production orale via des objets qui stimulent l’auteur-manipulateur à aller chercher plus profondément dans son récit : les idées, les détails, les contrastes et les symboles afin de développer ses premières idées qui peuvent parfois paraître simples et légères dans un premier temps.

Dans la deuxième partie de l’atelier, les étudiants se trouvaient plus à l’aise vis-à-vis des objets et de ce processus d’improvisation. Nous avons cette fois mis les objets dans un sac et chacun son tour devait tirer au sort plusieurs objets afin de créer une petite scène de cinq à dix minutes, toujours sur un sujet autobiographique, mais en mettant l’accent sur des moments plus personnels et intimes. Ils ont eu entre une et deux minutes de préparation pour toucher, explorer les objets tirés et réfléchir avant de commencer la scène. Ce court moment de réflexion a été prévu exprès pour donner la place à des moments dramatiques et à des dialogues purement improvisés. L’objet peut alors jouer son rôle de stimulant en faisant émerger la création.

Voici deux exemples, choisis parmi de nombreux autres, qui peuvent donner plus de précisions et illustrer plus clairement le travail effectué. Ces deux extraits ont tous deux été transcrits lors de l’improvisation. Le premier a été réalisé par un étudiant de 30 ans qui venait de reprendre ses études. Il se décrit lui même, ainsi que sa famille, après la perte de leur mère. Il raconte l’histoire de son père qui n’a pas beaucoup attendu avant de demander une autre femme en mariage par l’intermédiaire du conseil d’Imam de la mosquée du quartier. Il parle donc des souffrances liées à ce décès et se rend compte par la suite de la distance invisible qui existait dans le couple de ses parents.

Il allume une allumette et raconte : Ça, c’est ma mère. Ça, c’était ma mère ; ma mère était la lumière et la lumière était ma mère. Il prend plusieurs objets différents, un volant de badminton, une clé USB, une pince à cheveux. Ceux-là, c’est nous, les enfants. On tournait tout autour de notre mère comme les papillons de nuits autour de lampadaire[2], comme les planètes autour du soleil, de la lumière, de ma mère.

On tournait, on tournait, on tournait, jusqu’à ce que … Il souffle, la bougie s’éteint. Vous voyez ? Non, vous ne voyez rien. On ne voyait rien non plus, quand il n’y a plus de lumière on ne voit jamais.

A partir de là, tout est noir, vous voyez le noir ? Peut-on voir le noir ? Le noir est-il visible ? Le noir est-il lisible ?

Mais bon, passons, voilà mon père. Il allume une petite lampe torche sous la forme d’un porte-clés. Il a attendu quarante jours, habillé en noir, attendu dans le noir et enfin, il n’en pouvait plus, il voulait voir… et ben, quand on veut voir, on allume… les lumières, tout simplement ! Et quand on allume les lumières, on voit ! Qu’est-ce qu’il a vu mon père ? Il sort un rouge à lèvres. Un rouge à lèvres ? Non, pas exactement, à vrai dire, c’est Madame B. ou plutôt, Mademoiselle B. ! Une jeune dame du quartier, belle, chic, lumineuse ! Et voilà mon père. Il fait clignoter la lampe torche[3].

Le deuxième extrait, raconté par un étudiant de 24 ans, s’articule autour de deux personnages et de leur enfance ainsi que de leur relation avec le monde extérieur : leurs questions, leurs peurs et leurs perceptions du monde des adultes. La scène principale a été produite avec quelques bouteilles, quelques pinces à linge et des cordelettes dans le contexte d’une fête foraine. Tout cela s’est construit petit à petit, à parti du moment où il a commencé à toucher et à manipuler les objets. Au fur et à mesure, l’auteur-manipulateur dévoilait ce qu’il avait subi en tant qu’enfant, agressé par un membre de sa famille. L’enfant veut se perdre dans la fête foraine pour tout oublier et raconte sa version de l’histoire. La nature des objets lui a apporté quelques idées quant aux caractéristiques psychologiques des personnages. Il a lui-même été surpris de la formulation de ces sujets.

Moi (à lui-même) : Il y avait de tout, le tir à carabine, la chenille, la cascade, la montagne russe, le train fantôme, la pieuvre, le jeu de massacre, l’enfant heureux, l’enfant pas heureux, l’enfant semblant être heureux et moi.

Maman : Ne va pas trop loin ! Matine ? Hey, tu ne voulais pas une barbe-à-papa par hasard ?

Moi (à lui-même) : Bien sûr que si, j’en voulais, et même deux. Mais il fallait que j’aille encore plus loin. Pour que j’entende moins. Même au milieu de tous ces bruits j’étais obligé d’entendre. Cette voix raisonnait toujours dans ma tête.

Maman : Oh, regarde, papa a gagné une peluche hyper moche ! On dirait un canard rasé… non, attend, un rat pressé… non, non, plutôt un lapin anorexique… Mais franchement c’est quoi ça, Reza ?

Moi (à lui-même) : Ils rigolaient tous les deux, maman semblait ridicule avec son gros ventre ! Papa avait l’air plus gentil que d’habitude.

Papa : Matine, viens ! C’est pour toi ! Je l’ai gagné que pour toi !

Moi (à lui-même) : Je faisais semblent d’être fasciné par un nouveau grand manège… Mais cette voix ne me laissait pas tranquille. Cette voix qui riait… qui riait sans raison, sans volonté, sans s’arrêter. Le manège bougeait dans tous les sens, les gens criaient, hurlaient, suppliaient qu’on les laisse descendre[4].

Ces scènes ont été produites par l’intermédiaire d’objets ; ce sont eux qui ont permis que l’auteur-manipulateur prenne une distance vis-à-vis de son histoire personnelle et se laisse orienter vers la mise en scène des objets pour produire un texte moins consciemment cadré et ayant une forte capacité illustrative. Cela permet à ces petites scènes d’être jouées par l’acteur tout comme par la marionnette. Nous avons noté toutes ces idées et nous les avons ensuite développées en petit groupes de trois, grâce à une autre étape d’improvisation plus consciente que la première ; cela nous a rapprochés d’une trame narrative et d’une histoire dramatique. Nous avons poursuivi ensuite par des exercices d’écriture plus ordinaires afin de produire une pièce de théâtre.

Le résultat de ces ateliers, que ce soit dans la forme ou dans le concept, était assez inattendu. Nous avons tous été surpris par le pouvoir des objets, des photos et des images en tant que moteur constructif du texte. Les étudiants se sentaient plus à l’aise et plus libres grâce aux objets. Cela peut faire penser au sentiment des acteurs amateurs ou même des enfants qui se sentent moins tendus quand il s’agit de faire jouer une marionnette à leur place.

Ce que nous avons expérimenté lors de ce processus de production d’un texte dramatique pourrait être comparé à la poterie : lors des improvisations, les étudiants cherchent, touchent et jouent avec l’objet et l’image ; ils se laissent aller, vont plus loin et essaient différentes voies pour faire émerger leurs idées et former une trame narrative. Cette façon de travailler permet aussi d’atténuer les blocages habituels des étudiants au moment de de l’écriture du texte. Certains étudiants ont repris les textes issus de ces ateliers et les ont joués pendant le dernier festival international de théâtre universitaire de Téhéran.



[1]Il faut noter qu’en Iran il existe un spectacle traditionnel dans lequel le conteur narre son histoire à l’aide d’une toile peinte. Cette démarche avait donc une place dans leur inconscient culturel.

[2] Le thème du papillon qui tourne autour d’une bougie est une image connue dans la poésie persane classique.

[3] Extrait de trois minutes, traduit par Yassaman Khajehi.

[4] Idem.