Le Langage de l’encre – une écriture dans le silence

Séverine Lesage

 

Pour citer cet article : Séverine Lesage, « Le Langage de l’encre – une écriture dans le silence », Former aux ateliers d’écriture, vingt ans après, duecriture.canalblog.com

 

 

Avant-propos

Dans les ateliers d’écriture il est question de conception académique et il est question d’écriture en marge pour sortir de cette conception. On peut aussi se demander si, l’atelier étant né et s’étant développé hors de l’institution, ce n’est pas l’académisme qui est marginal. Pourquoi, dès lors qu’il y a naissance d’une forme nouvelle d’atelier d’écriture, ne s’inscrivant pas dans ce champ académique, s’inscrit-elle automatiquement dans une écriture en marge ?

Je parlerai ici plutôt d’une autre écriture. D’autres mots, d’autres textes qui naissent dans un contexte particulier. Car évoquer une écriture en marge, ne serait-ce pas mettre les écrivants de côté ? Or développer des ateliers d’écriture n’est-ce pas une pratique permettant une insertion, un partage, une rencontre ?

Nouveaux lieux, nouvelles formes, nouveaux destinataires, peu importe je dirai car ce qui donne du sens aux ateliers ce sont les textes. Là où je rejoins l’idée d’une écriture en marge, c’est dans la singularité de ces textes qui sont écrits par des personnes vivant dans un contexte différent. Pour ma part il n’y a pas de modification des règles par rapport à un atelier classique.

Et puis qu’est-ce qu’un atelier classique ? Les aventures des ateliers d’écriture sont des voyages qui posent questions quelle que soient la forme, les lieux, les destinataires. Plutôt que des questionnements qui modifieraient ces règles dites classiques, je m’interroge davantage sur la forme et la création des textes issus d’un atelier que l’on place en marge. Ces règles que l’on évoque lors des ateliers sont-elles différentes parce que l’on interviendrait hors du champ académique ?

Le Langage de l’encre est un atelier d’écriture avec des personnes sourdes. J’avais décidé de ne pas apprendre à signer, à utiliser la langue des signes. Après un an de correspondance, je rencontre le groupe. Les questions fusent, avec des inquiétudes liées à l’écriture. Laurent, l’interprète, transmet. Les regards sont attentifs à ce que je dis. Est-ce qu’il faut que je marque des temps pour que Laurent traduise ? Finalement il me dit de parler, il traduit en même temps.

Même s’il faut admettre que la forme diffère, la pratique, la mise en place, les règles, le rôle de l’animateur sont exactement les mêmes que pour n’importe quel atelier d’écriture.

 

Extrait du journal d’un atelier

Le silence. Différent du silence que l’on côtoie auprès de ce public. Ce silence-là, marquait une attention palpable, les regards surpris me font sourire.

Laurent passe voir certains pour plus d’explications. Un rôle que je suis bien obligée de confier. Je n’y avais pas pensé, mais il est vrai que l’intervention de l’interprète va au-delà de la traduction. Il est là pour les accompagner et les guider. En fait on est deux.

C’est sans doute là, un point essentiel à cet atelier singulier. Le questionnement autour du rôle de l’animateur. Je me demande si les participants reçoivent suffisamment d’explications pour comprendre les consignes et développer leur écriture. Laurent n’est pas animateur d’atelier d’écriture.

Quand ils ne savent pas signer, ils épellent le mot avec l’alphabet des signes pour pouvoir l’écrire en langue française. Pour la lecture des textes, chacun signe son texte. Laurent traduit, il ne lit pas ce qu’il y a écrit sur le cahier. J’ai donc deux versions. Est-ce que les mots changent lors de la traduction ? On retrouve ici des problématiques proches de celles abordées par Marie-Laure Schultze et Noëlle Mathis, autour des ateliers plurilingues.

 

Une écriture visuelle

Je savais, avant même de me lancer dans ce voyage, que cet atelier donnerait naissance à plusieurs textes. Un circuit en boucle que l’on peut décrypter, signer, arranger, modifier.

Le point de départ : explication, lecture d’un texte et consigne. Simultanément intervient la langue des signes. Consigne mise en application textuellement. Ensuite la lecture qui passe par la langue des signes pour être traduite en français.

Ce voyage des mots, ce décalage entre le texte et les signes ou encore l’absence d’une maîtrise totale de l’animateur pendant son atelier, soulève sans doute pour certains, la question des modifications des règles dans ce type d’atelier. Aucune règle n’a été modifiée. Je n’ai pas adapté l’atelier d’écriture, d’ailleurs j’avais aussi des personnes non sourdes. Ce qui me fascine c’est ce voyage, cette circulation de mots et de phrases qui peuvent avoir tellement de sens, suivant la personne qui va interpréter les signes.

 

écrire dans sa langue ou une écriture à l’image d’une pièce de théâtre

Il n’y a pas un mot pour un signe, il y a un concept, quelque chose à traduire. Il n’y a pas de déterminants, il y a une configuration, une orientation, quelque chose d’iconique. Il n’y a pas non plus de terminaison verbale, pas de féminin, masculin, singulier, pluriel. La syntaxe est très particulière, c’est une syntaxe visuelle.

Ecrire dans sa langue prend ici tout son sens. La langue des signes fonctionne comme si l’on mettait en scène une pièce de théâtre. On place le temps, le lieu, des objets, des personnes et ensuite des actions.

Lorsqu’ils écrivent on retrouve cet ordre, ce qui donne parfois des textes écrits à la façon « petit nègre », ou il peut arriver que l’on ne comprenne pas le sens, faute de mots de liaison.

La configuration de la main, l’orientation de la paume, et le mouvement, vont permettre de distinguer un mot ou une expression. Selon la posture on parlera au présent, au futur ou au passé.

Les participants au Burkina sont des personnes qui ne sont pas nées sourdes, elles le sont devenues à cause de la maladie. De ce fait j’ai eu des textes très bien construits, car ils ont pour la plupart été à l’école dans leur enfance.

 

Déductions et questionnements émergeant de cet atelier

Pour qu’une interprétation en signes donne une beauté au texte, il faut écrire en pensant en langue des signes. Lorsque certains s’attachent trop à la bonne construction du texte en français, les émotions ne sont plus traduites car ils sont trop sur le déchiffrage. La compréhension du sens n’est plus perceptible.

La mixité et la diversité culturelles me confortent dans le fait, que tout atelier quelle que soit la forme, les lieux ou les participants, ne s’inscrit pas dans une écriture en marge, mais bel et bien dans une écriture différente.

Ici la langue se déplace, se déforme, se donne en spectacle disparaît et peut se reformer par la beauté d’un signe. Elle peut se dissoudre et se perdre avec les gestes comme elle peut reprendre vie sur une feuille de papier. De quelques mots on passe à une interprétation, entre les deux, des phrases mots ou des bouts de phrases qui n’auront de sens qu’en langage des signes. Et en fonction du traducteur, un texte peut être réécrit de façon très littéraire.

N’aurait-on pas là une histoire de traduction ? Ne pourrait-on pas dire qu’il s’agit d’un atelier en langue étrangère ? La question de la réécriture est ici très intéressante et à mon sens très riche.

Le côté protéiforme de cet atelier réside dans le fait qu’il fait naître des textes dans une langue différente et pourtant issus de la même langue. Cette boucle que j’évoquais plus haut fait état de la transformation, de la traduction, de la réécriture, de la visibilité des mots. D’un langage visuel on passe à un langage textuel.

Est-ce que le fait de penser en langue des signes pour écrire est plus facile ? Pour certain oui, encore faut-il accepter d’écrire « façon petit nègre ».