Initier, stimuler, former, évaluer : les « missions » de l’animateur d’ateliers d’écriture

Isabelle Dumas

Université de Montréal

Doctorante Paris 3-sorbonne Nouvelle – Université de Montréal

 

 

Pour citer cet article : Isabelle Dumas, "Initier, stimuler, former, évaluer : les « missions » de l’animateur d’ateliers d’écriture", Former aux ateliers d'écriture vingt ans après, duecriture.canalblog.com

 

 

En tant que doctorante en littératures de langue française qui entretient une modeste pratique d’écriture et de révision de textes littéraires, j’ai eu l’occasion d’obtenir une charge de cours à l’Université de Montréal l’automne dernier, où ma tâche était d’initier un groupe d’étudiants de premier cycle universitaire à l’écriture créative. De cette expérience très positive et enrichissante, j’ai dégagé quels étaient à mon sens les « missions » de l’enseignant en création littéraire, que je me propose aujourd’hui de partager.

 

Initier

L’une des missions de l’enseignant en écriture créative est d’initier les étudiants à une réflexion attentive, poussée, sur le texte littéraire. Il est important d’amener le groupe à observer avec minutie un large éventail de textes, issus des canons de la littérature, mais aussi des  « antécanons » et des écrivains émergents ou considérés « mineurs », afin qu’il développe un regard sur les possibles, infinis, du texte littéraire. Il apparaît tout aussi pertinent que le groupe soit en mesure d’identifier les différentes parties de la structure de textes littéraires variés, les divers procédés à l’œuvre dans leur développement, de même que leurs constituants tels le ton employé, le point de vue adopté, les temps verbaux utilisés, le type de narration, le rythme, le style, la ponctuation, etc., et surtout, leurs effets sur le texte. Pour ce faire, des extraits de textes littéraires de tout acabit peuvent être lus, analysés et critiqués en classe. Les passages à l’étude doivent être ciblés par l’enseignant de manière à attirer l’attention des étudiants vers les notions à voir, par exemple le type de narration. Il est donc important que ces extraits, minutieusement ciblés, se révèlent éloquents, mais il est aussi utile, bien sûr, de présenter au groupe des textes où les éléments que l’enseignant souhaite faire observer à ses étudiants soient développés de manière très subtile et/ou singulière. L’objectif de ces études d’extraits de texte est d’amener les étudiants, petit à petit, au contact de la variété, de l’originalité et de la singularité, à aiguiser leur œil sur tout ce que peut le texte littéraire. Et comme il n’y a pas de limite aux manipulations du matériau littéraire – le mot –, à tous les plis que l’on peut lui imprimer, la seule limitation s’avère l’imagination de l’écrivant. L’examen de ces passages de textes très connus ou obscurs, faciles d’accès ou hermétiques gagne certainement à être fait souvent ou toujours en équipe, car les expériences de lecture et d’écriture variant énormément d’un étudiant à l’autre, leur mélange permet forcément une meilleure étude des textes, mais surtout un échange entre les coéquipiers, dans une sorte de synergie. De plus, les étudiants plus timides peuvent s’exprimer sur les textes soumis avec leur partenaire et s’enrichir de l’échange sans que leur malaise à parler devant tout le groupe les empêche de prendre la parole de toute la séance d’atelier. Justement, à la suite de ces discussions en équipes, un retour sur l’activité d’analyse avec le groupe entier, sous forme de table ronde, est je crois un très bon moyen d’aller plus loin dans l’observation, de constater la diversité et souvent, la qualité des remarques des étudiants sur les textes, mais aussi, de permettre à l’enseignant d’attirer l’attention sur ce qu’il estime « bon à retenir » dans les extraits à l’étude.

Il me semble qu’un deuxième versant de la mission « initier » serait pour l’enseignant en écriture créative constitué par le ménagement de parties théoriques plus ou moins étendues. Ces portions de l’atelier, sous forme tantôt d’exposé magistraux – mais qui permettent bien sûr les questions et commentaires des étudiants – tantôt sous forme de « capsules », s’arriment aux notions que les extraits étudiés en classe lors des activités d’analyse illustreront de manière flamboyante, subtile, nuancée, originale... Il appartient bien sûr à l’enseignant de déterminer quelles sont les notions auxquelles consacrer les parties théoriques de ses ateliers. Par exemple, il peut juger plus pertinent de mettre davantage l’accent sur les éléments de structure du texte littéraire, ou encore de narration, de stylistique, etc. L’important est je crois de ménager une réelle variété dans les exposés théoriques, afin que les étudiants assimilent des connaissances tout aussi diversifiées…. En d’autres mots, que l’essentiel de la matière soit couvert.

 

Stimuler

Une autre « mission » de l’enseignant en écriture créative est de stimuler les étudiants du groupe, en leur donnant à la fois de goût de lire, d’écrire davantage, et de réfléchir plus longuement et profondément sur les textes littéraires. Pour ce faire, il y a évidemment plusieurs possibilités : il peut être inspirant et stimulant de dire quelques mots sur le parcours d’écrivains de toute provenance, qu’ils aient eu des « débuts » fracassants – ce qui est assez rare – ou laborieux, c’est-à-dire dans la norme. On peut commencer par retracer brièvement le parcours professionnel de l’écrivain, dans quel domaine il a étudié, travaillé, puis, si l’information est connue, ce qui l’a mené vers l’écriture et la publication… Certains cas particuliers, peuvent être explorés plus en détails, pour servir d’exemple ou de repoussoirs. Il peut être utile de citer des passages d’entrevues d’écrivains ou de leurs essais, dans lesquels sont par exemple donnés des conseils aux écrivains en devenir ou en désir. On peut penser à la méthode pour les poètes Rester vivant de Michel Houellebecq, où il écrit : « [V]otre mission la plus profonde est de creuser vers le Vrai ». Ou encore : 

Si vous ne publiez pas un minimum (ne serait-ce que quelques textes dans une revue de second ordre), vous passerez inaperçu de la postérité ; aussi inaperçu que vous l’étiez de votre vivant. Fussiez-vous le plus parfait génie, il vous faudra laisser une trace ; et faire confiance aux archéologues littéraires pour exhumer le reste.

Cela peut rater ; cela rate souvent. Vous devrez au moins une fois par jour vous répéter que l’essentiel est de faire son possible.

L’étude de la biographie de vos poètes préférés pourra vous être utile ; elle devrait vous permettre d’éviter certaines erreurs.

Dites-vous bien qu’en règle générale il n’y a pas de bonne solution au problème de la survie matérielle ; mais il y en a de très mauvaises.

De même, si on en a la possibilité, inviter un écrivain et/ou un éditeur à donner une conférence au groupe peut être une très bonne manière d’informer, d’inspirer et de stimuler les étudiants. Sinon, un extrait vidéo peut aussi bien faire, mais on se prive évidemment dans ce cas d’une discussion avec l’écrivain ou l’éditeur après son intervention.

Je crois qu’il appartient aussi à l’enseignant en écriture créative de trouver un peu de temps quelques fois durant le trimestre pour inciter ses étudiants à participer à des concours littéraires, en leur remettant un document regroupant plusieurs appels de textes, ou encore, en faisant suivre diverses annonces au moyen de courriels collectifs. Le syllabus est également un medium de faveur pour partager des ressources bibliographiques tels des essais d’écrivains sur la littérature, l’écriture, les parcours et poétiques d’écrivains, la lecture, le lecteur, etc., ou encore des liens vers des blogues littéraires et des entrevues avec les auteurs et éditeurs. Les étudiants ont alors à leur disposition plusieurs outils aptes à stimuler en eux à la fois le goût d’aller plus loin dans la réflexion sur la littérature, l’écriture, etc., et celui de persévérer, de « tenir bon », dans l’objectif de publier leurs textes. Une autre ressource peut alimenter l’étudiant : la citation de la semaine, c’est-à-dire un passage plus ou moins bref d’un roman, d’un essai, d’un entrevue avec un écrivain, un peintre, un musicien, etc., susceptible de mettre en lumière l’un ou l’autre des aspects de la création artistique. Partagée en début ou en fin de séance (ou à n’importe quel autre moment) par l’enseignant, la citation de la semaine peut certainement contribuer à nourrir l’intellect, l’imagination et la détermination des étudiants.

Enfin, je propose un dernier élément de la mission  « stimuler » qui n’est je crois pas le moindre : la participation en classe. Il appartient à l’enseignant de tenter d’amener, par l’entremise de questions, de remarques ou avec des images, des vidéos, des livres qu’il fait circuler, etc. ses étudiants à prendre minimalement la parole lors des séances. Que ce soit pendant la portion théorique de l’atelier d’écriture, des activités d’analyse de textes, ou après le partage de la citation de la semaine, les étudiants gagnent à être incités à faire part au groupe de leurs idées, opinions, impressions. Il en ressort très souvent des échanges enrichissants, qui amènent la réflexion à un niveau supérieur, et/ou à un endroit inattendu. Il m’apparaît essentiel que tout atelier d’écriture soit foncièrement, intrinsèquement vivant, animé, afin, justement, de donner aux étudiants les « conditions gagnantes » d’une stimulation artistique.

 

Former

La troisième « mission » de l’enseignant en écriture créative que j’ai ciblée consiste à former les étudiants en tant qu’écrivants et comme lecteurs. J’ai abordé précédemment l’importance de lire et d’analyser des textes variés en classe, puis d’en discuter en groupe. Mais à ces activités formatrices doivent je crois s’ajouter la lecture et la critique des textes écrits par les étudiants en cours de trimestre, ceux-là même que l’enseignant commente et évalue. J’estime important et fort utile qu’une partie des séances soit dévolue à une discussion sur les textes des étudiants, que ses pairs et l’enseignant ont lus auparavant, évidemment. Une manière conviviale et « facilitante » consiste par exemple, quand cela est possible, à disposer les bureaux en cercle, et à distribuer les copies corrigées des textes des étudiants après et non avant la discussion, sinon leurs remarques et les réactions aux commentaires sur leurs textes seront forcément influencés par l’évaluation de l’enseignant. Je crois qu’il est avisé d’y aller progressivement avec les discussions critiques sur les textes. Par exemple, on peut choisir de n’intégrer ces échanges sur les textes des étudiants qu’à la troisième séance, en tout cas après que tous aient écrit deux textes ou plus. Commenter en groupe le premier texte d’un étudiant peut se révéler difficile, car il peut manquer de confiance. On gagne, je crois, à laisser la chance au coureur avec le premier texte de chacun, en le commentant seulement par écrit, dans l’évaluation. Comme cela, tous les étudiants ont droit à leur « coup d’essai », et personne ne sera inhibé par un premier texte moins réussi que la classe aurait commenté.

Bien entendu, cette activité de la critique des textes en classe n’est pas aisée pour les étudiants, de quelque niveau d’études qu’ils soient. Il s’agit pour l’enseignant de faire très attention à maintenir un climat de respect et d’estime entre les étudiants et de sa part, cela va sans dire, en relevant toujours au moins un point positif au texte commenté, en faisant évidemment des critiques constructives, mais également en jouant le rôle de modérateur, quand cela est nécessaire. Il est de plus crucial d’amener les étudiants à éviter les jugements de valeur et à approfondir leur pensée lorsqu’ils se contentent de cibler certains aspects d’un texte sans dire l’effet positif ou négatif que cela provoque, ce qui peut être souvent éclairant et enrichissant pour tous.

Former les étudiants dans le cadre d’un cours ou d’ateliers d’écriture consiste bien sûr également à écrire des remarques, des questions, etc. dans les marges et dans le corps des textes écrits et soumis par les étudiants, afin qu’ils soient éclairés sur ce qui apparaît à l’enseignant comme réussi ou moins réussi, fautif, judicieux, etc. Je crois que tout commentaire respectueux et constructif doit être communiqué, dans l’objectif évident et essentiel d’encadrer, d’accompagner l’étudiant dans son écriture en favorisant sa progression. Aussi, il est souvent, sinon toujours pertinent d’écrire un commentaire d’appréciation générale à la fin des textes des étudiants, qui synthétise la qualité du texte soumis, ses points forts, ses éléments à revoir, etc. Ma courte expérience m’a appris que c’était une chose très appréciée par les étudiants que de lire ces commentaires. Aussi, à partir de quelques séances, il peut être avisé de faire des remarques sur l’évolution de la plume de l’étudiant, afin de l’aider à avoir une vue d’ensemble de son travail dans l’atelier d’écriture, et par là même, de sa pratique artistique à cette étape de son cheminement.

Je crois que former les étudiants consiste aussi, fréquemment, en quelques mises au point, quand l’enseignant constate par exemple qu’une erreur revient très souvent dans les textes évalués, qu’elle soit liée à des détails typographiques ou à des notions plus générales, tels les clichés à éviter. Finalement, l’enseignant peut juger utile de regrouper certaines de ces mises au point dans un document qui constituera un aide-mémoire pour la création et la révision des textes des étudiants, document que les écrivants sont invités à considérer comme un exemple, un guide, un point de départ pour leurs propres créations et relectures de textes. Pour en avoir bâti un à l’attention de mon groupe, je peux donner l’exemple d’un aide-mémoire construit sous formes de questions telle que : « Suis-je tombé dans des clichés (" ses cheveux étaient blonds comme les blés ", " Tu es le soleil de ma vie ", etc.) et des formules toute faites (" Mon cœur a chaviré ", " Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants "), etc. ? », ou bien : « Mes phrases sont-elles bien construites ? Leur syntaxe est-elle bonne chaque fois ? » Ou encore : « Si j’ai choisi un sujet mille fois abordé, est-ce que son traitement est original ? Donc, est-ce que ma manière de parler du sujet vient de moi, de mes idées, de ma sensibilité ? Si oui, c’est tout ce qui compte. »

 

Évaluer

Finalement, la quatrième « mission » de l’enseignant en écriture créative dans le milieu universitaire est d’évaluer. L’animateur d’ateliers de création littéraire doit bien sûr, dans le cadre académique, donner des notes. Il m’apparaît important que ce dernier parle de sa manière d’apprécier les textes littéraires, en expliquant précisément ce qui, dans un texte, contribue à le rendre plus ou moins réussi, mais jamais de garantie, évidemment. Pour ce faire, établir des critères d’évaluation dans le syllabus, critères en conséquence connus des étudiants dès la première séance, est avisé, voire crucial. Les étudiants savent tout de suite sur quels éléments se concentrer. Les critères ont trait la plupart du temps à l’originalité du traitement du sujet, de la forme, du style, à la qualité de la langue, à la profondeur des idées, de la réflexion, à la cohésion du texte, etc. Je crois que l’enseignant gagne à parler en classe de ses critères d’évaluation, et à donner des exemples textuels réels ou fictifs. Il peut citer comme modèle un passage de Madame Bovary, et donner comme repoussoir un extrait d’un roman à l’eau de rose. Il peut aussi simplement donner et surtout répéter certaines indications générales, telle l’évitement de répétitions quand elles n’apportent rien au texte et donc l’appauvrissent et nuisent à sa lecture.

Évaluer les étudiants consiste bien sûr également à déterminer quels types de textes mettre au syllabus, et en quel nombre ils seront demandés au cours du trimestre. Pour ce faire, l’enseignant débutant gagne je crois à aller voir du côté des autres cours ou ateliers d’écriture dispensés dans son établissement (et si possible dans d’autres institutions d’enseignement) afin d’avoir une idée de la charge de travail demandée aux étudiants selon leur cycle d’études, le diplôme poursuivi, etc. Sinon, il me semble qu’il n’y a aucune règle à proprement parler, hormis celle de penser constamment à la progression de l’étudiant, que l’enseignant doit favoriser par tous les moyens. Aussi, cela va sans dire, les évaluations doivent être en accord avec l’intitulé de l’atelier d’écriture ou du cours, donc si c’est de poésie et non de prose dont il est question, l’enseignant ne devrait pas demander des textes écrits en prose !

Mais il est à mon avis un type d’évaluation qui peut être particulièrement formateur pour les écrivants, que ce soit dans des cours ou ateliers d’écriture de poésie, de prose, de théâtre, de scénarios, de chansons, etc. : la réécriture. Accorder non seulement de l’importance mais des points et des notes au retravail des textes par les étudiants peut grandement je crois les faire progresser, car ils prennent conscience que le texte n’est pas un écrit figé qui ne peut être amélioré et amené à un niveau supérieur. Habituellement, les écrivants – c’est en tout cas l’objectif – se rendent compte à quel point leurs essais successifs peuvent transformer leurs textes. Mais surtout, ils sont amenés, au fil du travail et des efforts, à développer ce qui deviendra leur voix, leur style propres.

 

En conclusion, je dirais que l’enseignement de l’écriture créative ne doit pas avoir pour première mission globale de former de futurs écrivains, mais de favoriser, chez chacun d’eux, donc cas par cas, les conditions favorables à l’émergence d’une écriture personnelle, touchante. Pour ce faire, il me semble que les tâches d’initier, de stimuler, de former et d’évaluer sont essentielles pour que l’écrivant puisse non pas apprendre le métier d’écrivain en classe, mais qu’il assimile des connaissances, qu’il ait des outils, des conseils, et surtout, des lecteurs. Je crois que tout cela peut vraiment lui permettre de potentialiser, voire de faire éclore ou jaillir des dispositions à l’écriture, et éventuellement tout ce qu’il faut pour publier des textes littéraires. Si l’œuvre d’art est souvent vue comme une porte ou une fenêtre sur un regard, une pensée, un univers singuliers, l’atelier d’écriture créative doit être à cette image. Mais surtout, si l’écrivain doit écrire les livres qu’il aime lire, l’enseignant doit donner les cours qu’il aimerait suivre, en tentant le mieux possible de remplir ses « missions », mais en se souvenant qu’en enseignement comme en art, il vaut mieux s’écarter des voies rassurantes mais stérilisantes de l’habitude.