Atelier d’écriture pour adolescents au Centre Hospitalier de Rouffach

Marie-Sabine Guillon

Médecin psychiatre, praticien hospitalier, responsable de l’unité pour adolescents

Nicole Rocton

Professeur de français titulaire d’un doctorat en littérature comparée

Wurmberg Dominique

Psychologue clinicien

 

Pour citer cet article : Marie-Sabine Guillon, Nicole Rocton, Wurmberg Dominique, « Atelier d’écriture pour adolescents au Centre Hospitalier de Rouffach », Former aux atelier d’écriture, vingt ans après, http://duecriture.canalblog.com

 
 

Introduction

L’adolescent investit, en dehors des temps de scolarité, l’écriture manuscrite, la lecture ou la musique, comme moyen d’expression et de communication. Durant cette période charnière de transition ou de crise qu’est l’adolescence, à défaut de pouvoir parler, il écrit des textes, diversifie ses modes de construction littéraires, reproduit, crée, innove des procédés littéraires en groupe ou individuellement.

à l’unité pour adolescents du C.H. de Rouffach, nous avons posé l’hypothèse que la pratique de la littérature ou de l’écriture constitue une alternative d’entrée en contact avec l’adolescent en souffrance psychique. Ainsi, nous avons mis en place un atelier littéraire destiné aux adolescents hospitalisés.

 

L’unité pour adolescents du C.H. de Rouffach,

Dans le Haut Rhin (750 000 habitants), le C.H. de Rouffach est un établissement public départemental de santé spécialisé dans le traitement des pathologies psychiatriques). L’unité pour adolescents du C.H. est une unité d’hospitalisation à temps complet, à recrutement départemental et intersectoriel auquel sont adossés une équipe mobile et un centre de consultation. La capacité d’accueil est de douze lits. La tranche d’âge des adolescents hospitalisés se situe entre 12 et 18 ans. La durée moyenne de prise en charge hospitalière au sein de l’unité est actuellement évaluée à 20,3 jours. Les motifs d’admission sont : la crise suicidaire, les passages à l’acte auto et hétéro agressifs, les symptômes du registre dépressif, anxieux, ou psychotique, les troubles des conduites alimentaires, les conduites à risque, les troubles du déficit de l’attention avec hyperactivité, les abus de substances psychoactives. 50 % des admissions sont organisées dans un contexte d’urgence. Un partenariat avec les acteurs du réseau médico-socio-éducatif et pédagogique est assuré. Les missions générales sont l’évaluation, la détection précoce, les soins et la prévention primaire ou secondaire.

 

Dans le cadre de cette présentation,nous avons souhaité aborder le positionnement, la posture et les actions de l’animateur d’un atelier d’écriture destiné aux adolescents hospitalisés. Nous présenterons également l’atelier littéraire, et plus particulièrement l’atelier d’écriture, et les stratégies littéraires proposées.

 

L’atelier littéraire

L’atelier littéraire est envisagé comme un espace de création, où les mots sont travaillés, assemblés pour une production artistique individuelle ou collective. Il privilégie l’engagement libre de l’adolescent dans un processus de création littéraire, quel que soit le motif de son hospitalisation, son parcours scolaire, son niveau d’étude, ou le trouble psychiatrique dont il souffre. Il ouvre le champ des possibles littéraires ou artistiques à des adolescents qui, pour la plupart, ont une estime de soi altérée. Il vise à développer les aptitudes à la créativité, à enrichir le capital culturel, à aider l’adolescent à s’investir dans un projet. Chaque adolescent a le choix d’intégrer ou non cet atelier, de manière temporaire ou régulière. Aucun thème ou forme d’écriture n’est imposé.

 

Il est animé par un professeur de français, titulaire d’un doctorat en littérature comparée, dont les missions sont de stimuler, motiver, soutenir et accompagner l’adolescent dans une démarche de création littéraire. L’animateur permet à l’adolescent d’identifier ses compétences, de développer ses potentialités créatrices, d’accepter ses limites, et de reprendre confiance en lui, grâce aux retours positifs qui lui sont donnés et au développement des potentiels intellectuel et relationnel. La tâche de l’animateur consiste à donner à l’adolescent les moyens de s’exprimer de la façon qui lui permettra le mieux de découvrir et mettre en valeur ses talents. Ce qui nécessite pour l’animateur une capacité d’adaptation, chaque adolescent recelant en lui des particularités que l’on doit essayer de déceler pour l’aider à donner le meilleur de lui-même.

 

L’atelier d’écriture

L’atelier d’écriture s’inscrit dans le cadre de l’atelier littéraire : celui-ci comporte des objectifs plus larges que la production d’œuvres écrites, puisque cet atelier a aussi pour objectif d’aider l’adolescent à vivre une rencontre personnelle avec les œuvres littéraires, par la pratique de l’expression théâtrale, par celle de la mise en voix ou en image d’un texte de prose ou de poésie.

Cet atelier se déroule à raison de trois séances hebdomadaires de 2 heures chacune. C’est un lieu privilégié pour susciter un élan qui peut participer à la reconquête du désir de vivre, aider à s’impliquer dans une tâche valorisante, une opportunité pour aider l’adolescent à faire acte de volonté pour s’investir. L’écriture peut aussi, d’après Catherine Rioult,

« devenir un refuge pour dire tout ce que l’on ne peut pas mettre en mots oralement[1]. »

 

Les stratégies d’écriture

Les stratégies d’écriture sont présentées en fonction de la demande, de l’intention créatrice, et du projet individuel ou collectif. Elles sont destinées à favoriser l’inspiration ou à éviter un blocage qui se situerait au niveau de la forme ou du fond.

Le tissage: à  partir d’un canevas textuel, poème ou prose d’écrivain, quelquefois même, texte de chanson, on brode sur le thème ou on reprend des éléments de la forme qui seront transformés selon un projet personnel. L’objectif est la valorisation de l’observation et de l’imitation, afin de trouver son propre style. C’est un support qui permet de puiser des mots ou des procédés syntaxiques dans une œuvre, qui servent ensuite à illustrer un thème que l’adolescent aimerait traiter.

Voici un exemple de texte d’écrivain susceptible de se prêter à ce genre d’exercice :

 

Un tas de cailloux

Pourla petite amie, dont j’aimais le sourire, et qu’on a enlevée à mes yeux, je posepar terre un caillou rose.

Pourles camarades quime furent interdits, je déposeun caillou rouge.

Pourle seul ami quimanqua à mon enfance, je reposeun caillou rose.

Pourle caniche dontje n’ai pas connu le regard malicieux, je proposeun caillou blanc.

Pourl’alezan queje n’ai pas senti vibrer entre mes cuisses d’enfant, j’imposeun caillou brun.

Pourle vélo dontje n’ai pas fait tourner les roues, je disposeun caillou panaché.

Pourle lac dontmes bras n’ont pas cadencé l’étendue, je supposeun caillou bleu.

Pourle baiser quema mère ne m’a jamais donné, je compose une grande pierre noire.

Me voici devant un petit tas de pierres et de cailloux, le tombeau de mon enfance. [...]

 

Les mots en italique sont ceux sur lesquels l’adolescent peut éventuellement s’appuyer pour bâtir son texte. Ils mettent en évidence le cadre syntaxique, les transformations du verbe poser à l’aide d’un préfixe chaque fois différent, les épithètes variés qui indiquent la couleur du caillou qui se transforme aussi en pierre. à l’intérieur de ces mots « balises », l’adolescent est libre d’inscrire ce qui lui est personnel, ou de construire un poème reposant sur des éléments fictifs, dans le but de créer, selon certaines données préalables qui l’aident à ne pas être impressionné par la page blanche. Il bénéficie ainsi d’un cadre sécurisant qui peut en même temps favoriser l’éclosion de son inspiration.

 

La mosaïque: dans un éventail de textes de poètes ou un choix de mots, fragments de phrases, inscrits sur des supports tels que des cartes, des cailloux vernis, on choisit des bribes de phrases, des vers, de courts passages, et on les met bout à bout pour créer un texte. Il s’agit de valoriser l’appropriation, la recherche de l’originalité dans l’œuvre de l’autre, puis de transposer le matériau choisi dans la sienne propre, et de remanier le tout pour créer une œuvre unique avec des éléments disparates. C’est une sorte d’initiation à la découverte des caractéristiques de l’œuvre artistique.

 

La composition à quatre mains: elle démarre avec un autre adolescent ou avec l’adulte pour partir d’un tremplin. Chacun écrit une phrase tour à tour. On peut ensuite effacer ce qu’on décide de ne pas garder, éventuellement tout ce qui n’est pas de l’adolescent, si le tremplin a fonctionné. Cette stratégie aide à formuler ce qui veut être dit mais ne peut pas se dire faute de mots ou à cause d’un accès difficile à l’imaginaire, de difficultés à manier la syntaxe ou l’orthographe. Elle peut inclure des contraintes de forme comme la structure du sonnet par exemple. Ce choix représente souvent une liberté plus grande pour l’adolescent qui dispose ainsi d’une base sur laquelle construire. La difficulté est alors atténuée par le fait que l’adulte, à ses côtés, est là en tant que guide.

Dans le cas d’une hospitalisation longue, une progression peut être observée : peu à peu, l’adolescent arrive en proposant lui-même les contraintes d’écriture du jour : « Aujourd’hui, on écrit un poème de quatre strophes de six vers à rimes embrassées. » Il se prend ainsi à aimer les défis et à se familiariser avec l’écriture poétique, qui déconstruit le langage ordinaire et puise dans les symboles et les images.

 

Le travail du copiste : il consiste à recopier des textes littéraires d’écrivains choisis dans un corpus destiné à être proposé aux adolescents qui séjourneront au Pavillon. Ces exemplaires sont conservés dans un classeur qui reste à la disposition de tous les adolescents. Ce travail valorise l’entraide. Il peut consister à recopier un texte d’auteur que l’adolescent aime particulièrement, soit parce qu’il fait écho en lui, soit parce qu’il en apprécie le thème et la forme. Il peut aussi donner lieu à un exercice de créativité, grâce à un choix original de représentation graphique, par l’adolescent, d’un texte écrit par un écrivain reconnu. Ainsi, un calligramme a été créé à l’aide du contenu d’un poème de Louis Aragon, « Les mots m’ont pris par la main[2] ». Il est exposé dans la salle d’écriture.

 

L’œuvre du messager: elle consiste à rédiger des textes destinés à être transmis à d’autres adolescents ou à des membres du personnel médical ou éducatif, afin d’exprimer quelque chose qu’il est difficile de formuler oralement. C’est une action relationnelle qui demande de la rigueur : le choix de chaque mot est important afin de ne pas blesser, déformer le message, ni omettre des informations majeures.

 

La production des épistoliers : elle consiste à rédiger des lettres destinées à des personnes extérieures, juges, employeurs, directeurs d’établissement, ou à des membres de la famille. Elle est liée à l’apprentissage ou à l’application des codes de la civilité, des formules de politesse, au choix des mots justes, dans le respect des personnes.

 

Le récit de vie : il consiste à rédiger un journal intime, un récit autobiographique, un texte en prose ou poésie. Il est destiné à valoriser le talent, la mise en œuvre d’un projet, un désir de témoigner. Certains adolescents hospitalisés choisissent spontanément cette catégorie d’écrit. Elle ne leur est jamais imposée au sein de l’atelier d’écriture, par respect pour la confidentialité de leur vie personnelle, et aussi pour ne pas les heurter ou les empêcher de progresser dans l’apaisement de leur souffrance, à un moment où ils peuvent être particulièrement fragiles.

 

Le texte narratif ou poétique: il est entièrement créé par l’adolescent sans support-tremplin, il valorise et développe des dons artistiques, la capacité à créer des récits de fiction ou à exprimer des messages inclus dans une forme fixe ou libre. Il convient à ceux qui ne sont pas rebutés ou angoissés par le sentiment de leur incapacité à produire un texte de qualité, ou à ceux qui ont l’habitude d’écrire, dont les sources d’inspiration sont abondantes et originales, et qui savent employer ou aiment apprendre à manier les figures de style, les métaphores, les symboles, lorsqu’ils utilisent l’écriture littéraire.

 

Les productions littéraires des adolescents

Ce qui est produit à l’Atelier d’écriture se présente essentiellement sous forme de fragmentsà cause de la forme éclatée du récit, produit d’une séance à l’autre. Lorsqu’il s’agit d’écrits autobiographiques, « De la rupture du fil narratif émerge la nécessité de recoudre le récit de sa vie. Il faut alors dévider quelque chose de nouveau, se glisser dans une nouvelle identité ou aménager la sienne avec ce que l’on est devenu[3]. » Malgré cette difficulté, chaque adolescent est le plus souvent avide de reprendre son travail là où il l’a laissé lors de la séance précédente. Si certains sont soudain démotivés, l’encouragement vient souvent des autres adolescents à l’œuvre dans l’atelier.

L’écrit autobiographique se caractérise par un projet d’expression de l’intimité. Stéphane Grisi rassemble sous le néologisme d’autopathographie les témoignages où l’auteur aborde, en son nom, sa maladie[4]. L’originalité de ces textes provient de la modalité singulière de lecture et de communication entre auteur et lecteur, qui sont ainsi suscités. Qu’il soit profane en matière de médecine ou engagé quotidiennement dans les soins aux patients, le lecteur d’autopathographies est confronté à la puissance émotionnelle qui est propre à ces écrits.

Se pose alors un problème éthique en rapport avec cet espace de liberté de l’adolescent, et la confidentialité qui le met en confiance. Il ne s’agit pas seulement d’écriture occupationnelle. L’enjeu est de savoir reconnaître l’expression de désirs suicidaires, d’éventuels projets de passages à l’acte exprimés dans l’écrit, des révélations sur sa vie personnelle que l’adolescent n’aurait pas encore faites à l’équipe soignante, d’éventuelles traces d’incohérence de la pensée discernables dans les écrits produits. Une communication régulière avec l’équipe soignante est donc indispensable pour que le produit de l’activité d’écriture participe à ce que l’adolescent soit mieux compris, et son encadrement par le personnel compétent adapté en conséquence.

L’écriture de fiction, elle, est une porte ouverte sur tout autre chose que le vécu, mais elle y revient parfois de manière détournée ou inattendue. La manière dont chacun réagit pendant qu’il écrit ou au moment où il partage son texte, s’il en décide ainsi, apprend toujours quelque chose sur l’importance plus ou moins grande que cet écrit a pour son auteur. Boris Cyrulnick a identifié, parmi les tuteurs de résilience, la création, qui peut offrir au sujet un appui et une structuration salutaire. L’écriture, notamment, rassemblerait « en une seule activité le maximum de mécanismes de défense : l’intellectualisation, la rêverie, la rationalisation et la sublimation[5]. » Ce sont, en effet, souvent, les adolescents eux-mêmes qui élargissent la palette des différentes catégories d’écrits qu’ils sont capables de produire.

La richesse de cet éventail de productions capables de naître de la main de ces adolescents en souffrance évoque ce passage du chapitre 55 du Quart Livre de Rabelais : Pantagruel est en haute mer avec ses compagnons et il entend des voix. Autour de lui, c’est la mer, étendue vide. Panurge a peur, il voudrait fuir, mais le pilote du bateau le rassure, il lui raconte que dans ce lieu (« le confin de la mer glaciale ») a pris place l’hiver précédent une grande bataille :

Lors gelerent en l’air paroles et crys des hommes et femmes […]. A ceste heure la rigueur de l’hyver passée, advenente la serenite et temperie du bon temps, elles fondent et sont ouyes.

 

Le froid a donc gelé des paroles d’une guerre qui suscita des cris et des plaintes, les figeant dans l’espace et le temps, aux limites des glaces. Ces « paroles gelées » sont entendues non pas pendant cette guerre, mais bien plus tard, par des personnes à qui elles n’étaient pas destinées. De l’hiver au printemps, c’est le temps du récit, celui de l’écriture, qui peut advenir, les paroles restées en suspens dégèlent et brisent la glace. Ainsi se révèle la richesse de la production des adolescents à l’Atelier d’écriture.

Le rôle de l’animateur est de susciter ce « dégel » et d’accueillir la fonte des mots. Cette activité redonne un élan créateur, un désir de s’impliquer dans quelque chose de concret. Elle donne une matérialité à la parole lorsqu’elle est entravée ou muselée par la souffrance, et peut introduire un objet intermédiaire comme auxiliaire du soin auprès de l’équipe : l’écrit de l’adolescent.

 

L’activité : quelques chiffres

Si l’on tente de faire un bilan de la production réalisée pendant le déroulement de cette activité, cela donne à peu près la liste suivante :

Adolescents qui écrivent des textes de fiction : 50 % ; des récits autobiographiques : 50 % ; qui écrivent « à 4 mains » : 25 % ; qui utilisent des formes poétiques contraintes : 20 % ; qui écrivent des poèmes : 40 % ; qui écrivent des lettres à un destinataire : 30 % ; qui montrent leurs écrits : 70 % ; qui dictent leurs écrits à la responsable de l’atelier : 10 % ; qui offrent leurs écrits : 20 % ; qui demandent de l’aide pour leurs écrits : 30 % ; qui démarrent un écrit à quatre mains et le poursuivent seuls : 40 % ; qui lisent les écrits d’autres adolescents pour s’encourager ou s’en inspirer : 35 % ; qui écrivent en s’inspirant d’un texte littéraire : 10 % ; qui transmettent spontanément certains de leurs écrits à l’équipe médicale : 40 % ; qui écrivent leur journal intime et ne le montrent pas : 10 % ; qui écrivent leur journal intime et le montrent : 30 % ; qui écrivent un récit autobiographique ou un roman de fiction et aimeraient qu’il soit publié : 10 % ; qui écrivent un texte autopathographique : 10 %, qui font une réécriture personnalisée d’un poème d’écrivain (tissage) : 15 % ; qui participent à l’élaboration du texte d’un autre adolescent : 30 % ; qui écrivent en s’inspirant d’un document iconographique ou d’une chanson qu’ils aiment : 10 % ; qui écrivent un texte métaphorique qui procure un enseignement pour les autres adolescents : 5 % ; qui recopient un texte d’écrivain en changeant la graphie de certains termes, pour produire un message personnel à l’intérieur du texte : 2 %, qui aiment écrire en d’autres langues que le français (anglais, allemand) : 5 %, qui offrent leurs textes comme un cadeau : 35 %, qui transmettent leur texte pour être pardonnés du mal dont ils s’estiment responsables : 15 % ; qui entreprennent de poursuivre l’œuvre d’un écrivain qu’ils apprécient : 5 % ; qui écrivent des textes à propos de ce qui se passe dans le monde, ou au sujet de la vie ou de la mort : 15 % ; qui travaillent le style de leur écriture : 70 % ; qui écrivent des textes qui sont des « bouteilles à la mer », des « cris » : 30 % ; qui écrivent des textes destinés à encourager d’autres adolescents : 20 % ; qui écrivent des textes pour l’anniversaire ou pour le départ d’un adolescent : 30 %, qui écrivent des lettres de reconnaissance pour ce qui leur a été apporté : 20 % ; qui écrivent des lettres à leur famille : 25 % ; qui écrivent des messages importants puis les effacent : 10 % ; qui écrivent en y prenant plaisir lors de leur séjour à l’hôpital : 80 % ; qui prennent conscience de l’importance de l’écriture : 50 % ; qui utilisent les stratégies d’écriture proposées : 60 % ; qui font sur l’ordinateur un « dépôt secret » : ils enregistrent leur écrit avec un code, n’impriment pas, et laissent leur écrit « inviolable » : 5 % ; qui écrivent sur un cahier et le laissent dans un tiroir à l’Atelier littéraire (dépôt en libre lecture, sans que l’adolescent se l’approprie) : 2 %.

 

Conclusion

Quatre-vingts pour cent des adolescents qui fréquentent l’atelier prennent conscience de l’importance de l’écriture. Ce qui nous fonde, dans notre existence et notre temporalité, dans nos échanges et partages, c’est la parole, c’est l’écriture. Ces mots qui emplissent l’espace et les âmes, qui traduisent notre manière d’être au monde, ces mots éclosent dans un atelier d’écriture et l’animateur en est à la fois à l’origine et le dépositaire. L’animateur d’un atelier d’écriture a donc une fonction essentielle : celle de permettre à cette parole d’éclore. Il touche à l’intimité de vie de ceux qui écrivent, il est le gardien du respect et de la prise en compte de ces paroles jetées à la mer et destinées, peut-être à modifier le cours du destin de leurs auteurs. Cette fonction est une fonction de réconciliation, de compréhension et finalement de réalisation de messages si importants pour ceux qui les formulent.

 



[1] Catherine Rioult, Ados: scarifications et guérison par l'écriture, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 15.

[2] Louis Aragon, Le Roman inachevé, Paris, Gallimard, N.R.F., Coll. « Poésie », 1986 [1956].

[3] Claire Marin et Nathalie Zaccaï-Reyners (dir.), Souffrance et douleur. Autour de Paul Ricoeur, Paris, PUF, Coll. « Questions de soin », 2013, p. 80.

[4] Stéphane Grisi, « Les Autopathographies : approche anthropologique de la maladie dans la littérature intime », Thèse (médecine), Université de Lyon 1, 1991.

[5] Boris Cyrulnick, Un Merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 195.