Accueillir l’intensité

 

Marie Joqueviel-Bourjea, MCF HDR Université Montpellier 3

Responsable DU Animateur d’Ateliers d’Écriture de l’UM3

 

 

Articuler

Je me propose de réfléchir à l’articulation entre une pratique d’animation d’ateliers d’écriture « créative » à l’Université, un métier d’enseignante-chercheuse en littérature (en poésie française et francophone moderne et contemporaine) et des responsabilités au sein du Diplôme Universitaire d’Animateur d’Ateliers d’Écriture de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, que j’assume depuis 2009[1], auxquelles s’ajoute une implication de longue date dans le Diplôme d’Accès aux Études Universitaires à dominante littéraire de cette même université.

Que se joue-t-il, pour l’animateur-formateur qui est aussi enseignant-chercheur (et réciproquement), d’un rapport à la langue, à la littérature, mais, plus largement, aux autres et au monde, au sein de l’atelier ?

Quel écart (salutaire ?) pointe cette incessante remise en jeu de sa posture, de ses pratiques, de son – supposé – savoir ? Quelle(s) place(s) occuper pour qui accepte de se déplacer ?

Comment accueillir l’intensité d’un rapport au monde, dans la langue ?

Mais encore : en quoi, et comment, la littérature (et quelle littérature ?) peut-elle (doit-elle ?) soutenir le rôle de « tiers » dans l’aventure ?

Ma réflexion – que traversent des questions dont elle ne prétend épuiser ni le nombre ni la puissance interrogative – entend donc témoigner d’une pratique (d’animatrice comme de formatrice), donnant matière à une analyse distanciée où penser une éthique de la Relation[2], qui en passe par le creusement de la littérature, en soi, par et pour l’autre, depuis l’espace singulier que met en œuvre l’atelier d’écriture.

Animer, former

Ma réflexion  s’appuie sur une pratique ancienne d’animation d’ateliers d’écriture à l’Université (depuis 15 ans), qui est venue, pour ainsi dire naturellement, relayer mes expériences antérieures de participante (initiées il y a 25 ans). Cette participation était elle-même déjà « colorée » par une dimension de formation, dans la mesure où l’atelier auquel je participais (animé par Nane Vézinet) s’adressait en partie à des orthophonistes désireuses de participer à des ateliers créatifs dans l’idée de compléter, en en déplaçant les enjeux, la formation qu’elles suivaient par ailleurs (dispensée par la même animatrice) concernant les ateliers qu’elles mettaient en place pour leurs patients. Le stage annuel auquel j’ai ponctuellement participé en sus de cet atelier régulier, auprès d’une autre animatrice (Rolande Causse), recélait également, implicitement, une dimension formative, certaines participantes étant elles-mêmes des animatrices ayant mis en place un groupe de travail afin de poursuivre de manière autonome la démarche de formation, de réflexion et d’analyse des pratiques que Rolande Causse avait auprès d’elles impulsée.

Si ma réflexion d’aujourd’hui s’attache à penser la formation des animateurs à l’Université, la formatrice de formateurs que je suis désormais s’appuie sur une pratique d’animation à l’Université auprès de divers publics (pas seulement, donc, celui du DU), publics qui, pour partager un même espace (l’Université de Lettres), ne l’investissent pas pour autant de la même façon. Si mon engagement en tant qu’animatrice ne varie pas, si mon éthique reste la même et ma façon d’animer fidèle à quelques invariants, il n’en reste pas moins que chaque atelier possède ses propres enjeux, dont il m’appartient de tenir compte dans une conduite d’atelier adaptée.

Je ne saurais donc parler de ma posture de formatrice sans évoquer les publics et les espaces où intervient l’animatrice que je suis, non pas à côté, mais bien au même endroit, d’un même geste : je conduis actuellement trois ateliers d’écriture au sein de la formation continue – ateliers néanmoins accessibles, pour deux d’entre eux, aux étudiants de formation initiale qui manifesteraient le désir d’y participer. Ce sont tous trois des ateliers annuels, soit des ateliers « au long cours » qui suivent l’année universitaire. Deux d’entre eux sont facultatifs mais s’inscrivent officiellement dans la maquette des cours ; le troisième fait partie intégrante de la formation dans laquelle il s’insère – et s’adresse donc à un public captif, quoique volontaire.

Le premier à avoir été mis en place (il y a une dizaine d’années) concerne le Diplôme d’Accès aux Études Universitaires à dominante littéraire. Le DAEU – A, formation que dispensent les universités de Lettres un peu partout en France, est le seul équivalent au baccalauréat, et s’adresse donc à des adultes qui, pour des raisons différentes et à des âges variés (approximativement entre 20 et 60 ans), souhaitent se donner la possibilité de reprendre des études (à tout le moins de prendre une revanche sur ce fameux diplôme). Le public de l’atelier est donc très hétérogène, tant du point de vue de l’âge que du parcours personnel et professionnel, des projets, ou encore du niveau culturel. Certains participants continueront ultérieurement jusqu’au doctorat, d’autres se réjouiront simplement d’avoir enfin le baccalauréat et n’en feront rien de particulier, d’autres ne l’obtiendront pas… C’est précisément l’une des richesses de l’atelier que de mêler des personnes aux profils très différents. Aucune condition particulière n’est exigée pour s’inscrire, et certainement pas celle d’avoir une pratique antérieure d’écriture ou un goût avéré pour la littérature. La plupart des participants n’ont jamais écrit, rencontrent même parfois de grosses difficultés face à la chose écrite, et il est bien rare que ce soit de grands lecteurs. Je dois ajouter qu’ils sont nombreux à être « blessés » par l’existence – et assez méfiants vis-à-vis du système scolaire. L’atelier vient donc en ce lieu où « quelque chose est possible », s’autorise (à l’articulation entre du « scolaire » et du « non scolaire » : l’atelier participe du dispositif de formation mais ne s’inscrit dans aucun processus normatif d’évaluation), où il s’agit d’apprivoiser de l’inconnu à partir de quelque chose qui a été, si ce n’est blessé, du moins malmené, interrompu. Ou qui demeure, jusqu’à ce jour, insu. Avec Rimbaud, Proust, Joyce, Duras, Erri de Luca, Dany Laferrière, Jacques Dupin, Antoine Émaz ou Marie-Claire Bancquart, j’essaie de tisser, avec les participants, une trame dans la langue, à partir de laquelle chacun pourra faire entendre son propre« son » (Proust)[3], en prenant avant tout le temps de s’écouter. J’ajoute que certains participants (mais pas la majorité) suivent par ailleurs mon cours de littérature générale (lui, obligatoire) au sein de la formation.

Le deuxième concerne le pré-DAEU, soit une formation préalable à l’entrée au DAEU, mise en place il y a deux ans seulement, dans laquelle j’ai immédiatement proposé d’intégrer un atelier d’écriture. Cette formation s’adresse à des personnes ayant un niveau scolaire extrêmement faible, dont la langue maternelle n’est pas nécessairement le français, et/ou qui ont pour la plupart interrompu très tôt leur cursus scolaire. Ce sont les tests préalables à l’entrée en formation qui déterminent l’orientation, la commission pédagogique estimant qu’une remise à niveau d’un an est nécessaire (en français, anglais et culture générale) avant de pouvoir prétendre suivre le cursus diplômant conduisant à l’examen. J’anime en alternance l’atelier du DAEU et celui du pré-DAEU, en faisant exprès de proposer les mêmes séances. De ce fait, la fréquentation des deux ateliers n’est pas étanche : nombreux sont les étudiants du DAEU à venir à l’atelier du pré-DAEU. À noter que je n’assure pas de cours au sein du pré-DAEU.

Le troisième concerne la formation d’animateurs d’ateliers d’écriture dont je suis responsable depuis cinq ans ; il s’agit donc d’un atelier s’adressant à des personnes qui animent elles-mêmes des ateliers d’écriture[4], parfois depuis fort longtemps, ou dont la pratique est relativement récente. Ces personnes (qui ont entre 20 et 65 ans) n’ont, pour la plupart (sauf exceptions), pas fait d’études littéraires ; certaines ont une grande culture littéraire (d’autodidacte) et/ou artistique, d’autres non ; certaines animent dans le cadre de leur métier (enseignants cherchant d’autres voies pédagogiques, médiathécaires, travailleurs sociaux, psychologues, comédiens…), ou sont à la retraite ; d’autres animent en dehors… Certaines animent « pour le plaisir » ; d’autres en vivent exclusivement, faisant de l’animation d’ateliers d’écriture un métier à part entière. Là aussi, le public (qui vient des quatre coins de la France) est très hétérogène. L’atelier que j’anime pour ce groupe est un « véritable » atelier d’écriture, mais on ne saurait passer sous silence l’aspect didactique qu’il revêt au sein de la formation. D’autant que je dispense des cours (de littérature, de pédagogie d’un atelier, d’analyse des pratiques pédagogiques et de méthodologie du mémoire) auprès des stagiaires du DU, qui viennent relayer ce qui se passe dans notre atelier, l’éclairer, l’analyser, le problématiser…

Formatrice d’animateurs à l’université, je ne m’autorise à l’être que parce que j’anime aussi en dehors de la formation (même si le cadre en demeure universitaire) et parce que l’enseignante-chercheuse que je suis par ailleurs pense posséder à la fois les outils, la méthodologie et la distance critique nécessaire à l’analyse d’une telle pratique. Je crois que je ne m’autoriserais pas à former des animateurs si je ne me sentais pas doublement engagée : dans l’animation, d’un côté, dans une pensée de la littérature, de l’autre – mais aussi, j’y viendrai, dans sa nécessaire pratique.

Trois ateliers donc, vieux de dix, cinq et deux ans, auprès de publics parfois très qualifiés (nombreux sont les étudiants du DU à posséder un bac +4 ou +5, et à avoir une grande expérience professionnelle), parfois très peu (petit niveau école primaire pour certains étudiants du pré-DAEU). Je ne suis parfois, pour ces étudiants, « que » l’animatrice de l’atelier ; je suis parfois, par ailleurs, leur enseignante voire leur responsable de formation. Ces différentes « casquettes » ne changent au fond rien à ce que je fais (à vrai dire, ce que je tente de faire) au sein de tous mes ateliers ; en revanche, cela confère – pour moi, au moins – ce que j’appellerais « de l’épaisseur » à ce que j’y fabrique. Parce que « je cumule » des approches de la « chose littéraire », qui en quelque façon « densifient » ce qui s’invente, entre les participants et moi, en atelier.

Cumuler, se déplacer

J’en viens donc à interroger ma posture de formatrice à l’animation d’ateliers d’écriture, posture engageant une éthique elle-même redevable de mes positionnements d’animatrice et d’enseignante-chercheuse. Si je n’occupe résolument pas la même place lorsque j’anime un atelier d’écriture et lorsque je suis en position d’enseignement (y compris lorsqu’il m’arrive d’avoir affaire à un même groupe dans le cadre de cours et d’ateliers), si l’animatrice n’est ni la chercheuse ni la formatrice, il serait pour autant illusoire et dommageable de dissocier en amont de ces divers investissements les cinq aspects de ce que j’appellerais humblement mon « engagement », dans la mesure où ils travaillent simultanément ma pratique et ma pensée de l’atelier : la responsabilité pédagogique, l’enseignement, la recherche, la formation de formateurs, l’animation d’ateliers d’écriture proprement dite. Pour le dire vite, ces diverses postures se contaminent et s’enrichissent mutuellement – sans jamais se nuire. Bien au contraire.

Je dois dire, tout d’abord, que ma posture de formatrice n’a de cesse de se construire : c’est dans le temps des expériences d’animation qui passent et s’accumulent, dans la rencontre renouvelée avec les animateurs que je participe à former, comme le dialogue avec les autres formateurs engagés dans le DU qu’elle s’éprouve – et je dirais s’affermit, dans la conscience simultanée que rien n’est jamais figé, ce sur quoi nous travaillons étant « de l’humain » engagé dans un devenir sans fin, dont il serait à la fois dérisoire et dangereux d’imaginer maîtriser méandres et métamorphoses. Je ne prétends pas savoir ce que c’est qu’animer un atelier d’écriture. Je prétends encore moins que mon propre engagement est reconductible par d’autres. Si j’anime depuis longtemps des ateliers, si je vis en littérature depuis encore plus longtemps, si je ne cesse d’interroger, pour moi, pour ceux que je forme, les tours et les détours de la pratique d’animation, je ne me positionne certainement pas en tant que sujet-supposé-savoir. Cela peut paraître étrange d’assumer des fonctions de formatrice (surtout à l’Université, et en étant soi-même enseignante-chercheuse) tout en se défiant de toute maîtrise quant à un savoir ou un savoir-faire, en ne revendiquant pas leur assise comme garantie. Je crois cependant que ce présupposé est éthiquement nécessaire, que c’est paradoxalement lui qui cautionne ma place de formatrice.

Dire que je ne sais pas ce que c’est qu’animer un atelier d’écriture ne signifie pas pour autant que je ne possède pas des convictions ou, plus globalement, une éthique ; que je n’inscrive pas ma pratique dans une démarche dont je puis justifier les partis-pris ; que je ne sache pas comment « m’y prendre » : je dis simplement qu’il nous faut reconnaître l’insu et l’insoupçonné pour pouvoir prendre langue, ensemble, dans le cadre de l’atelier comme au sein de la formation. Mais n’est-ce pas ce que fait la littérature ? Construire des œuvres depuis le non-savoir, l’opaque, l’indicible ? Ce n’est qu’en acceptant de ne pas savoir qu’on écrit. Si l’on sait, on fait des phrases, on n’écrit pas.

Je pose donc que je ne sais pas, mais que ce ne-pas-savoir s’explore et s’interroge à la fois depuis un positionnement critique sans cesse reconduit quant à ma démarche d’animation (englobant des approches tant philosophiques que psychanalytiques ou politiques, et posant plus globalement la question d’un rapport « juste » dans la relation à l’Autre), mais aussi depuis une pensée et une pratique de la littérature, qui ne cessent, au quotidien, de s’éprouver (comme de m’éprouver) – de toutes les façons qui soient, et que déploient « dans tous les sens » (Rimbaud) mes pratiques (je tiens à ce pluriel) de lecture et d’écriture. C’est ce double positionnement critique (à reconduire incessamment) qui me donne légitimité à intervenir/devenir en tant que formatrice.

J’insisterai en second lieu sur le fait que les diverses places que j’occupe à l’Université (l’enseignante, la chercheuse, la formatrice, l’animatrice, la responsable de formation y interviennent tout à tour) mutuellement s’enrichissent : elles ne s’enrichissent cependant que parce la diversité des positionnements qu’elles impliquent ne les met jamais en situation de confrontation, un « tiers » étant toujours dans l’ombre pour désamorcer tout conflit potentiel : l’animatrice ne saurait s’opposer à l’enseignante, puisqu’elle est aussi chercheuse ; la formatrice à l’enseignante puisqu’elle est aussi animatrice… La seule condition étant, pour moi, de savoir très exactement à quel endroit je me situe au moment où j’interviens : si mes places sont multiples, ma posture doit être claire. À cette condition, la formatrice bénéficie de l’expérience accumulée de l’animatrice, de l’enseignante, de la chercheuse ou de la responsable de formation, sans se sentir déstabilisée dans une fonction que l’on pourrait imaginer « entamée » par toutes les autres. Car c’est précisément ce prisme cohérent autour des questions d’écriture et de lecture (en quoi se résout la pratique, quelle qu’elle soit, de la littérature) qui fonde mon identité d’animatrice-formatrice à l’Université. Je livrerais un exemple actuel de ce fonctionnement « prismatique » : je donne ce semestre un cours en Licence de Lettres Modernes dans le cadre d’une ECUE ouverte à l’ensemble des étudiants ; ce TD, qui s’appuie sur des œuvres littéraires et picturales des XIXe, XXe et XXIe siècles, s’intéresse à l’atelier du peintre au regard de l’écrivain. J’y interroge donc la notion d’ « atelier », cherche à la « crever » comme l’écrit Ponge dans son introduction à L’Atelier contemporain, de la prose balzacienne jusqu’au poème contemporain. Si constater que ce cours prend sa source dans une partie de mon travail de recherche (qui explore les complicités entre peinture et poésie à la Modernité) n’a rien d’original, il est plus pertinent de relever que ses explorations incluent, dans mon propre esprit (je n’en livrerai évidemment rien au public étudiant), une pensée de l’atelier d’écriture sollicitant l’animatrice et la formatrice d’animateurs. Sans compter que le dialogue entre littérature et arts plastiques participe pleinement de ma pratique d’atelier d’écriture, dans la construction de la proposition notamment.

Or, si je cumule, je ne cesse pour autant de me déplacer : à une topique verticale (d’accumulation de type « strates ») s’ajoute une topique horizontale, invitant chacune de ces places tour à tour occupées au décalage. Je ne suis plus la même enseignante depuis que j’anime des ateliers d’écriture ; je ne suis plus la même animatrice depuis que je forme des animateurs etc. Et ce devenir est sans fin. S’il y a quelque chose d’épuisant à cultiver les vertus de l’écart, ce sont pourtant elles qui assurent mes divers positionnements de leur stabilité ; car leurs assises respectives se construisent à l’épreuve du déport permanent. Sans compter que l’animatrice me repose de la chercheuse ou la formatrice de l’enseignante… (alors même, je le disais, que l’animatrice se nourrit des travaux de la chercheuse ou la formatrice de ses expériences d’enseignement). De la même manière que je ne saurais envisager l’enseignement sans la recherche (et réciproquement), je n’imagine pas ma vie d’enseignante-chercheuse sans le contrepoint (salutaire) des ateliers que j’anime. De même que je n’imagine plus ma vie d’animatrice d’ateliers d’écriture sans la réflexion, la distance critiques auxquelles invite le positionnement de la formatrice à l’animation d’ateliers. Ce sont façons complémentaires de vivre, ensemble, en littérature.

Pré-texter, accueillir

Mais comment et pourquoi vivre ensemble en littérature, en atelier ? Comment accompagner auprès d’elle les animateurs en formation ?

Il est – pour la formatrice que je suis au sein du DUAAE – nécessaire de poser la littérature comme une pratique qui demande à être pensée. Je tiens en effet au terme de « pratique » naguère employé par Mallarmé (et justement repris par Roland Barthes dans sa Leçon[5]) : « Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique[…] »[6] Il y a donc une tâche à accomplir, dont on ne sait exactement quelle elle est, dont on suppose cependant qu’elle est fondamentalement « de-l’homme » – et de l’homme qui travaille à se faire humain. Je pose que c’est à partir de comme pour cet inconnu de l’humain que s’invente l’atelier d’écriture, dans et par la « pratique » simultanément solitaire et partagée/partageable du geste « insensé d’écrire » – mais aussi du geste solitaire/partageable de lire.

Par « pratique », j’entends en effet aussi bien les pratiques d’écriture que de lecture. Il est étonnant de constater que, si la plupart des animateurs développent une écriture personnelle (quoiqu’elle ne prenne pas nécessairement beaucoup de place dans leur quotidien, et qu’ils ne la « réfléchissent » pas forcément), ils ne sont pas pour autant de grands lecteurs. Ou, s’ils le sont, ils n’établissent pas nécessairement de liens entre leurs expériences de lecture et leur pensée de l’atelier. Je travaille donc, tout au long de l’année, à leur faire prendre conscience qu’écrire, lire et animer participent d’un même mouvement, qu’ils se doivent d’entretenir pour que leurs ateliers prennent sens et, eux-mêmes, s’animent. Dans la pratique/critique soutenue, attentive et exigeante, de leur propre rapport aux textes, qu’ils en soient les auteurs ou les récepteurs. Dans la lecture, aussi, de textes critiques, de textes « pensant » la littérature, l’art, la création. Dans le tissage incessant entre le lire et l’écrire, de façon à ce que le « faire écrire » ne réponde pas d’un impératif impossible à soutenir, mais se donne l’impossible de la littérature comme visée. Il s’agit ainsi de mettre en place (quoique cela ne s’achève jamais, la formation n’étant qu’un tremplin initiant une impulsion à laquelle il appartient à chacun de répondre dans la durée) une pratique/pensée de la littérature invitant l’animateur à se nourrir avec avidité et discernement critique du texte des autres, afin de se trouver en capacité, non seulement de construire des propositions fondées par une pratique/pensée des textes, mais encore en capacité d’écoute au moment de l’atelier.

Pourquoi animer des ateliers d’écriture depuis la rumeur de la littérature ? Serait-ce un « partis-pris » découlant de ma posture d’enseignante-chercheuse en lettres ? Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une « éthique », engageant une démarche (la réciproque étant aussi vraie). Je pose que l’on ne peut « faire écrire » (je mets des guillemets à l’expression, qui m’a toujours heurtée en raison de l’aspect volontariste qu’elle semble sous-entendre) qu’à une double condition : la première, qui paraît évidente, c’est d’écrire soi-même, c’est-à-dire de se colleter, peu ou prou, régulièrement ou plus sporadiquement, et quelles qu’en soient les formes, au geste « insensé » d’écrire – ce qui n’implique résolument pas d’être reconnu en tant qu’écrivain (les neuf dixièmes des animateurs ne l’étant du reste pas). La seconde, tout aussi essentielle sinon davantage, c’est de lire, soit de se confronter à l’écriture des autres, de se nourrir, sans relâche, du texte d’autrui. Et cela porte un nom : la littérature.

On n’écrit jamais à partir de rien. On écrit toujours depuis les textes qui nous précèdent, qui nous accompagnent, y compris (je crois) à partir de ceux qui nous suivront. Ce qui, pour reprendre des termes chers à Roland Barthes, concerne davantage un rapport à la saveur qu’un rapport au savoir : l’animateur n’a nul besoin d’être un érudit accumulant les références savantes. Un atelier d’écriture n’est ni un cours ni une conférence. Mais prétendre que la littérature n’a rien à faire en atelier, ou que l’on peut s’en dispenser, constitue une grave erreur. Je pourrais reprendre à mon compte mot pour mot l’affirmation de François Bon : « [C]roire qu’on peu se dispenser de l’outil sophistiqué, ou plutôt d’une connaissance sophistiquée de l’outil (la littérature) pour la forme simple qu’on sera contraint de présenter […], c’est se tromper, et, plus grave, tromper le public auquel on a affaire. »[7]

C’est justement ce que découvrent les animateurs qui viennent se former à l’Université : lorsqu’ils « tournent en rond » dans leurs pratiques, quand ils ont du mal à gérer un groupe ou, plus globalement, lorsqu’ils rencontrent des difficultés à « concevoir » leur atelier, c’est qu’une pensée de la littérature ne soutient pas en profondeur leur démarche. Attention : cela ne signifie absolument pas qu’il faille nécessairement apporter et lire des textes, ou s’appuyer systématiquement sur des œuvres pour déployer la proposition d’écriture, bref explicitement « parler littérature ». On peut très bien conduire un atelier en partant du « bruissement de la langue » (Barthes) elle-même, en deçà de toute construction littéraire ; on peut évidemment (et cela est très fréquent) partir d’images, de musiques, du corps… bref de tout ce que le monde met à notre disposition. Il n’empêche que l’animateur, lui, se doit d’être un fin lecteur, qui sait (du moins qui cherche à savoir) ce que c’est qu’un texte, qui s’intéresse à sa fabrique, et que la fabrique des autres diablement intéresse… Sinon, comment faire retour sur les textes écrits en atelier ? Comment les lire, c’est-à-dire les entendre, si l’on n’a pas appris à écouter ? Comment construire des propositions d’écriture si l’on ne se propose pas à soi-même, d’abord, l’écriture des autres ?

Lorsque je dis « littérature », j’entends donc tous ces textes, classiques et contemporains (et plus contemporains que classiques, dans mes ateliers comme dans beaucoup d’autres), qui nous font et nous défont, forment et déforment notre entendement, forgent notre propre goût en nous apportant des bouts de réel découpés dans la langue des autres. Qui éclairent notre saveur en la développant, l’aiguisant, l’affirmant. C’est donc sa propre « bibliothèque imaginaire »[8] que l’animateur apporte en atelier : les livres qu’il a lus, relus, ceux qu’il est en train de lire, ceux qu’il lira ou qu’il se promet de lire un jour mais ne lira probablement jamais… Et puis, bien sûr, au fur et à mesure que les années passent, tous les textes qu’il aura entendus en atelier.

En ce qui me concerne, j’apporte systématiquement un petit livret avec des textes (que je distribue et que les participants emportent chez eux), textes souvent accompagnés de reproductions de tableaux, de sculptures ou de photographies. Cette littérature (comme sa « ponctuation » iconographique) est évidemment « la mienne », au sens où elle reflète mes propres lectures, mes investissements du moment (pour ma recherche par exemple), mais aussi, pour certains publics que j’accompagne par ailleurs dans des cours de littérature générale, mes orientations pédagogiques. Elle n’est pas, non plus, sans avoir recours à des textes que j’estime précieux en atelier mais que je n’exploite pas en dehors de ce cadre-là. Bref, en atelier s’invite ma rumeur du monde du moment, celle que j’habite depuis les textes que je traverse et qui me traversent en retour. C’est à partir de ce terreau que je travaille en atelier comme en formation d’animateurs – mais, il importe de le souligner, dans une optique de don plus que de transmission, de déconstruction plus que d’apprentissage, d’ébranlement plus que de consolidation (y compris pour moi). Je donne « de la littérature », soit ma propre existence traversée par des textes ou des textes traversés par mon expérience, non afin de dispenser un savoir, mais afin que s’autorise une prise de parole, pour chacun singulière, dans la langue, à l’écoute de ce qui fut traversé par mes lectures mais qui ne m’appartient résolument pas, définitivement plus.

Ce don de la littérature (qui n’a nul besoin de s’affirmer comme tel au moment où se donne à entendre la proposition d’écriture : mais elle en est la mise en forme en quelque sorte) est ce qui permettra d’accueillir les textes à venir, l’intensité offerte d’une parole adressée qu’il faudra, pour l’animateur, entendre, recevoir – à hauteur. Former les animateurs à l’animation d’ateliers d’écriture, c’est, entre autres, leur faire prendre conscience qu’ils ne peuvent accueillir des textes, c’est-à-dire une prise de parole dans la langue, que s’ils l’autorisent au préalable en la pré-textant – en « donnant littérature ».

Je ne développerai pas davantage cette question – immense – de la littérature en atelier, mais je dirais quand même ceci, d’essentiel : la littérature est ce nécessaire tiers entre l’animateur et les participants, entre sa parole et la leur. Ce faisant, elle propose un socle, une communauté, non seulement à partir desquels écrire (ne serait-ce qu’en offrant des pages déjà écrites qui battent en brèche l’ « angoisse de la page blanche », puisque « du texte » est déjà là avant moi) ; mais aussi une zone « tampon » entre les transferts de subjectivités et d’affects (avec lesquels, peu ou prou et qu’il le veuille ou non, l’animateur est contraint de composer, quand bien même il n’intervient pas dans un cadre thérapeutique et n’a pas affaire à des publics particulièrement « fragilisés ») – zone intermédiaire que l’on pourrait envisager en terme d’ « espace potentiel », selon la terminologie de Winnicott. Car la littérature, assurément, peut être ce « lieu où mettre ce que nous trouvons. »[9] Elle se donne en atelier (à condition de savoir comment l’amener, car elle est susceptible d’effrayer aussi, de servir de repoussoir) comme cet espace, transitionnel, où « faire l’expérience de la vie créatrice »[10].

À l’animateur en formation qui me demande comment appeler, accompagner, accueillir cette « expérience de la vie créatrice », je réponds : « en donnant littérature ». Ce qui ne signifie certainement pas asseoir un désir d’emprise de l’animateur sur le groupe qui en passerait par l’érudition, ni valoriser à outrance la dimension de transmission du savoir (je ne crois pas qu’il soit possible, pour quiconque, de donner la littérature) : il s’agit de donner gracieusement (i.e. sans attendre de contredon) une expérience d’existence passée au tamis des œuvres, expérience singulière (celle de l’animateur) qui aura su reconnaître la parole de l’Autre (les œuvres), et ainsi pré-textera les textes à venir des participants. C’est elle qui autorise leur parole à s’ancrer quelque part, soit en ce « lieu où mettre ce que nous trouvons ». Encore faut-il que ce « lieu », l’animateur en construise la possibilité en atelier.

Un contredon, certes, il y en aura, et intense, et immense – mais nous ne l’aurons pas espéré, il ne nous sera donc pas redevable : dans cet espace qui n’attend rien, les textes des participants pourront s’écrire, se dire, à leur tour se donner.

Étoiler

Les places que j’occupe tour à tour à l’université, qui m’invitent d’un côté à cumuler des pratiques qui s’enrichissent mutuellement, de l’autre à en déplacer les assises (cette double topique, verticale et horizontale, que je pointais précédemment), sont sans nul doute responsables de mon positionnement de formatrice : si j’incite les animateurs d’ateliers d’écriture à cultiver une intense gymnastique de l’esprit entre lecture, écriture et animation, parce qu’établir une relation nécessaire entre ces trois activités fonde en retour, dans le jeu incessamment reconduit de la Relation, chacune d’entre elles, c’est que ce va-et-vient fonde, dans l’écart consenti, mon identité plurivoque d’animatrice-formatrice-enseignante-chercheuse.

C’est aussi que je n’ai jamais dissocié l’écrire du lire ou du vivre. Ce faisant, l’animation d’ateliers d’écriture n’apparaît pas comme une activité annexe à la vie de l’esprit, voire à la vie tout court : elle y participe pleinement, accompagnant l’advenue d’un noyau d’intensité dans la langue, auprès de singularités acceptant, dans l’espace-temps de l’atelier, le défi salutaire du collectif.

Je posais en amont le principe d’une « éthique de la Relation », dans ce que j’appelais le « creusement de la littérature », littérature entendue ici comme espace plurivoque, en devenir incessant, d’un accueil de l’altérité dans la langue – altérité d’un écart possible de soi à la langue, de soi à soi, de soi à l’Autre. L’atelier est en effet l’utopie momentanément réalisée (quoique irréalisable : l’utopie ne saurait, par définition, trouver son lieu), dans et par la littérature ainsi comprise, de la vocation plurilingue de la Relation telle que la réfléchit Édouard Glissant dans le sillage de la pensée rhizomatique de Deleuze et Guattari : « La pensée du rhizome serait au principe de ce que j’appelle une poétique de la Relation, selon laquelle toute identité s’étend dans un rapport à l’Autre[11]. » Je fais donc d’une « poétique » une « éthique », posant la littérature au principe éthique de l’atelier d’écriture. Quant à l’identité s’étendant dans le rapport à l’Autre, j’y entends aussi bien « ce qui se passe » dans le principe de Relation à l’œuvre dans l’atelier (sous toutes ses formes), que mon identité plurivoque d’animatrice-formatrice, telle que j’ai pu la définir au préalable. Car il s’agit bien en atelier, dans cette « étendue [qui] n’est pas que d’espace, [qui] est aussi de son propre temps rêvé[12] », « d’ouvr[ir] le bastion linguistique, [de] multipli[er] à notre tour la langue où nous demeurons, [de] l’étoil[er] [13] ».



[1] Le DUAAE a été créé en 1998 par le Service de Formation Continue de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, en partenariat avec La Boutique d’écriture & Co de Montpellier, la Direction Régionale des Affaires Culturelles du Languedoc-Roussillon et l’Institut Régional du Travail Social de Montpellier. Ce partenariat, toujours vivace, fait du DU un espace où se croisent universitaires de disciplines différentes, professionnels du livre, de la lecture et de l’écriture et écrivains impliqués de longue date dans l’animation d’ateliers d’écriture. L’idée est de « penser » ensemble l’atelier d’écriture dans toutes ses dimensions, théoriques comme pratiques. Les intervenants réguliers alternent avec des intervenants ponctuels. Un comité de pilotage composé de cinq membres permanents (outre moi-même, la directrice de La Boutique d’écriture, Line Colson, une formatrice en travail social à l’IRTS, Patricia Vallet, et deux écrivains, Jean-Paul Michallet et Juliette Mézenc) a vocation à définir collégialement contenus, enjeux et projets de la formation.

[2] J’entends ici le mot dans toute sa force « glissantienne ».

[3] « Les seules personnes qui défendent la langue française sont celles qui ‘’l’attaquent’’. […] Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de se faire son ‘’son’’. », lettre à Madame Émile Straus, janvier 1908, Marcel Proust, Correspondance générale, Lettres à Madame et Monsieur Émile Straus suivies de quelques dédicaces, Paris : Librairie Plon, 1936, p .92-93.

[4] Nous n’acceptons en formation que des animateurs ayant une pratique d’animation antérieure. En revanche, nous avons mis en place il y a quatre ans un « Module de découverte », formation courte et non diplômante permettant à des personnes de commencer à se former sans avoir de pratique d’animation préalable, et sans être contraintes de mettre en place un stage pratique pendant le temps de la formation. J’y anime une seule séance d’atelier, avec un public « mixte » qui rassemble, de manière exceptionnelle, stagiaires du DU et du Module.

[5] Barthes, Roland : « Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature. // J’entends par littérature, non un corps ou une suite d’œuvres, ni même un secteur de commerce ou d’enseignement, mais le graphe complexe des traces d’une pratique : la pratique d’écrire. », Leçon, Paris : Le Seuil, 1978, p. 16.

[6] Mallarmé, Stéphane : « Villiers de l’Isle-Adam » [1890], Œuvres complètes, II, édition établie, présentée et annotée par Bertrand Marchal, Paris : Gallimard, « La Pléiade », 2003, p.23. Je souligne.

[7] Bon, François : « Écoute le monde appelé à l’intérieur de nous », Apprendre l’invention, littérature & ateliers d’écriture, publie.net, 2007/2011, p. 61.

[8] Je reprends en l’adaptant à mon propos le titre célèbre d’André Malraux, Le Musée imaginaire [1947].

[9] Winnicott, D.W. : « En utilisant le mot de culture, je pense à la tradition dont on hérite. Je pense à quelque chose qui est le lot commun de l’humanité auquel des individus et des groupes peuvent contribuer et d’où chacun de nous pourra tirer quelque chose, si nous avons un lieu où mettre ce que nous trouvons. », Jeu et réalité [Playing and reality, 1971], Paris : Gallimard, « Folio Essais », 2002, p. 184.

[10] Winnicott, D.W, ibid., p. 191.

[11] Glissant, Édouard, Poétique de la Relation, Poétique, III, Paris : Gallimard, « Blanche », 1990, « L’errance, l’exil », p. 23.

[12] Glissant, Édouard, ibid., « L’étendue et la filiation », p. 71.

[13] Glissant, Édouard, ibid., note 1 de la p.234.